L’indifférence c’est l’oubli de tout ce qui n’est pas nous, c’est-à-dire, du monde tout entier. Le moi refuse de se laisser affecter ; il considère tout ce qui lui arrive du dehors comme indigne de retenir son attention. Il n’y trouve qu’occasion de souffrir. Et quand il cherche à s’en préserver, il pense du même coup qu’il se grandit et qu’il devient fort. Mais il se diminue et s’appauvrit, et au moment où il croit échapper à toute douleur, il découvre qu’il n’est lui-même qu’une douleur, la douleur d’une existence pure de tout contenu et séparée de tout objet qu’elle puisse aimer. Dès lors, l’amour-propre ressemble à un cancer qui ne cesse de dévorer sa proie et qui finit par ne plus trouver aucun aliment. Ainsi, l’indifférence marque le terme de l’amour-propre. Quand celui-ci parvient à un tel degré d’exigence et de rigueur qu’il proscrit tout contact, toute relation avec un objet extérieur dans la crainte perpétuelle que cet objet puisse le décevoir ou ne pas lui apporter une satisfaction infinie qu’aucun objet ne lui peut donner, alors il ne lui reste plus qu’à mourir, à périr d’inanition, à devenir lui-même la mort vivante. Car pourquoi fuir ainsi le monde, sinon parce qu’on l’a d’abord trop aimé et qu’on en a trop espéré ? Et comment se fermer à lui, sinon parce qu’on n’a point su trouver la mesure qui nous permet de recevoir et de donner dans un échange qui demeure toujours égal ?
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