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L’oubli et l’indifférence sont aussi voisins l’un de l’autre que le sont la dispersion et la concentration, mais l’une et l’autre défaillantes et impuissantes. Car il ne suffit point d’être replié sur soi-même, ni de céder à toutes les invitations qui nous viennent du dehors : il faut choisir parmi ces invitations et composer avec elles notre vie personnelle. L’indifférence refuse toutes les voies qui lui sont ouvertes : l’oubli se jette dans toutes à la fois. L’amour-propre de Narcisse est moins dur et moins facile en même temps. Il est toujours préoccupé de soi ; il n’accepte du monde que ce qui le peut enrichir, mais il a besoin de ce monde et de l’existence qu’il y mène pour alimenter ses rêves. L’indifférent est plus assuré de lui-même et de la satisfaction qu’il porte en lui et dont il ne cesse de jouir. Il a atteint cet état sublime où l’on se suffit. Il s’est rendu invulnérable, ce qu’il considère comme le bien suprême. Il méprise l’amour-propre qui nous rend si sensibles à toutes les blessures et qui, au moment où nous goûtons la joie la plus vive, nous fait penser avec angoisse qu’elle va bientôt nous être ravie. Le seul vrai plaisir qui ne trompe point c’est l’impassibilité. Mais c’est la marque aussi d’un véritable amour-propre, et qui est même plus exigeant que celui de Narcisse. Car celui de Narcisse se plaît lui-même, jouit de sa beauté et de toutes les espérances qu’il découvre en lui et dont la seule image le ravit. L’indifférent ne se plaît point. Il ne sourit plus et n’espère plus. Il n’éprouve aucune joie du plaisir qu’il pourrait prendre. Mais il évite le malheur qui nous menace toujours et toutes les déceptions où Narcisse retombe après ses rêves les plus heureux. Dans l’amour-propre il y a encore une sorte de générosité envers soi qui ne va point sans risque ; dans l’indifférence, l’amour-propre devient une avarice qui est certaine du trésor qu’elle possède et qui ne veut plus le compromettre.

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