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Nous pouvons décrire une forme de paresse qui ressemble singulièrement à l’oubli et qui consiste dans l’abolition de toute attention. C’est une paresse qui, à force de mollesse et d’abandon, nous délivre de toute contrainte, ne nous impose aucun effort et nous laisse glisser sur une pente douce ; elle est bien près de nous apporter le bonheur. Pourtant, ce n’est point là une distraction véritable ; c’est une sorte de somnolence où notre moi prend peu à peu la figure du songe. Le dernier effort de notre liberté s’achève dans un renoncement par lequel nous cessons de nous défendre contre toutes les influences extérieures ; nous pénétrons en elles et nous ne rencontrons plus en elles la moindre résistance. Alors la connaissance cesse aussi d’être une victoire exercée sur le réel ; elle ne lui apporte plus rien ; elle coïncide avec lui et se borne à le répéter. Cette abdication de toutes nos puissances personnelles dans laquelle notre être semble retourner à la nature peut d’abord nous donner l’impression d’une sortie de nous-même qui nous élargit et nous enchante ; c’est là une ivresse dont il faut apprendre à se garder. Car on y éprouve un dangereux vertige : on y perd à la fois ses amarres, son contrôle et sa responsabilité, on s’y sent grandir et pourtant on y devient la proie de tous les hasards du monde et l’on recueille au fond de l’âme un sentiment d’incertitude et de précarité dont on ne peut plus se délivrer.

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