L’indifférence et l’oubli sont les écueils opposés et jumeaux contre lesquels peut venir se briser la méditation la plus heureuse et la plus féconde. Car la pensée ne peut découvrir la vérité que par une rencontre du monde et de la conscience et un perpétuel passage de l’un à l’autre. Au contraire, l’indifférence, c’est la récusation du monde par une conscience qui s’y montre insensible et dans l’oubli c’est le monde tout entier qui nous immerge, de telle sorte que nous cédons à tous ses mouvements sans jamais rien leur opposer qui nous appartienne en propre. Le narcissisme est toujours voisin de ces deux périls ; c’est un refuge menacé situé entre deux abîmes. Qu’il s’abandonne à la pure contemplation de soi et il laisse le monde s’abolir dans l’indifférence ; qu’il perde de vue son image privilégiée et le voilà absorbé par toutes les forces de la nature qui ne cessent de le traverser et de l’entraîner et auxquelles il n’est plus capable de résister. La vie de l’esprit est une création perpétuelle qui se nourrit de toutes les sollicitations du monde qu’elle transforme en pensées et en actions. Quand l’esprit s’affaiblit il oscille de l’oubli, où il ne s’appartient plus, mais se laisse porter par tous les flots qui le pénètrent, à l’indifférence où il s’appartient, mais où il n’est qu’un désert où ne pousse aucune fleur.
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