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Les hommes ont tort sans doute de considérer la douleur comme étant le pire de tous les maux et de penser seulement à l’abolir. Elle nous rend sensible au mal plutôt qu’elle n’est elle-même un mal. Et par cette sensibilité même, elle nous fait participer encore à l’être et au bien.

Il y a des douleurs qui sont liées à l’essence même de notre condition et dont on peut dire qu’elles sont toujours présentes, bien qu’un certain aveuglement ou une certaine indifférence puissent souvent les faire oublier. Les êtres les plus profonds rendent toujours en eux cette présence vivante ; et c’est ainsi seulement qu’ils peuvent descendre jusqu’à la racine de l’existence, l’accepter tout entière avec courage et lucidité.

Il y a des douleurs qui sont liées à la dignité de notre existence et dont on ne peut ni espérer ni désirer qu’elles disparaissent jamais. Nul ne doute que ce ne soit une disgrâce, et non point une grâce, que d’être incapable de les ressentir. Peut-être même, si l’on ose dire, notre plus grande humiliation est-elle, en présence de certains maux que l’intelligence nous découvre, de demeurer indifférent.

La valeur de chaque être dépend sans doute de l’étendue, de la subtilité et de la profondeur des souffrances qu’il est capable d’éprouver : car c’est la souffrance qui lui donne les communications les plus étroites avec le monde et avec lui-même. L’étendue, la subtilité, la profondeur de toutes les joies qu’il pourra jamais connaître ont la même mesure. Mais qui pourrait, pour échapper à la douleur, renoncer aussi à la joie et désirer l’insensibilité ?

Aussi faut-il dire que la douleur ne doit pas seulement être subie, ni même acceptée, mais qu’elle doit aussi être voulue ; une conscience qui chercherait à l’émousser, émousserait sa propre pointe. Il ne suffit pas de dire qu’il faut vouloir la douleur, comme nous voulons notre destinée ou l’ordre du monde : c’est la douleur qui approfondit la conscience, qui la creuse, qui la rend compréhensive et aimante ; elle ouvre en nous une sorte d’asile où le monde peut être reçu ; elle donne à tous les contacts que nous avons avec lui la plus exquise délicatesse.

Mais il est difficile de la porter avec fermeté et avec douceur ; la douleur engendre les pires déchéances, l’hébétude, l’amertume et la révolte chez ceux qui, incapables de l’accueillir et de la pénétrer, cherchent à la rejeter sans y réussir. C’est parce que la douleur vient chercher au fond de l’être le secret de sa vie la plus intime et la plus personnelle qu’elle ravive en lui toutes les puissances de l’amour-propre. On n’observe jamais chez elle cette espèce de libre générosité qui accompagne souvent les mouvements de l’homme heureux. C’est que sa vertu est d’une autre nature. Le problème le plus grave n’est point d’endormir la douleur, puisque ce serait toujours aux dépens de la sensibilité, c’est-à-dire de la conscience elle-même, mais de la transfigurer. Et si toute la douleur qui est dans le monde ne nous laissait d’alternative qu’entre la révolte et la résignation, ce serait à désespérer de la valeur du monde : mais cette douleur ne peut avoir de sens que si elle nourrit l’ardeur même de notre vie spirituelle.

La douleur est mienne sans être moi. Si le moi s’incline vers elle de manière à ne plus faire qu’un avec elle, il succombe. Mais il peut aussi se détacher d’elle sans cesser de la sentir et afin de la posséder. Dans un état si aigu, l’individu qui est en nous est à la fois présent et surpassé. Et la douleur devient comme une brûlure qui dévore la partie individuelle de ma nature et qui l’oblige à se consumer.


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