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La douleur est la marque de notre être fini. Mais ce serait une erreur grave de ne voir en elle qu’une pure négation, comme le veulent certains optimistes, qui, en la chassant, pensent nous relever et nous agrandir. Ce n’est même point assez de dire, selon une distinction que les philosophes ont rendu classique, qu’elle est une privation et non point seulement une négation, la privation d’un bien que nous désirons et que parfois nous connaissons. Nous savons bien qu’elle est un état positif, plus positif souvent que le plaisir qui demeure presque, toujours frivole, dont la présence est ambiguë et peut être contestée, qui flotte toujours comme l’opinion, et qui, là même où il est le plus vif, ne manque jamais de nous divertir. La douleur au contraire s’agrippe à notre être réel d’une prise plus étroite et plus tenace : elle perce toutes les apparences qui le recouvrent jusqu’au moment où elle atteint les retraites profondes où s’abrite ce moi vivant qui se rétracte dans les ténèbres pour lui échapper.

Elle lui arrache du même coup l’aveu qu’il souffre et l’aveu qu’il vit. C’est cet aveu que cherche la méchanceté de l’enfant qui torture un animal, la cruauté du tyran qui jouit de la vue des supplices, l’ironie de l’homme du monde qui épie sur un visage la marque de la blessure qu’il a faite. Cette joie que donne la douleur d’autrui, c’est la marque de notre victoire non pas sur une chose, mais sur la vie d’un autre être tout à coup mise à nu et qui est entre nos mains.

Mais précisément parce que la douleur n’atteint que notre être fini, elle nous révèle la réalité de notre existence individuelle et séparée. Elle nous découvre ce que nous sommes dès que le monde vient à nous manquer, ce qui demeure de nous-même lorsque tout le reste nous est retiré. Quand le monde est contre nous, nous mesurons tout à coup le tragique de notre destinée propre. Et les élancements de la douleur ne nous paraissent impossibles à supporter que parce qu’ils tranchent tous les fils qui soutenaient notre âme et notre corps au milieu de l’immense univers. La nature déjà s’y emploie par tous les maux dont elle nous charge et elle s’entend à nous faire sentir l’affreuse misère de notre corps. Lorsque la volonté perverse des hommes vient à son aide, la douleur du corps s’efface devant une détresse de l’âme qui semble sans remède. Car la véritable détresse est spirituelle : elle naît du spectacle même de cette malice volontaire qui remplit le monde, dont nous ne sommes pas toujours les victimes, qui est aussi au fond de nous-même, et qui, en obligeant tous les êtres à nourrir de la souffrance d’autrui le sentiment qu’ils ont de leur propre pouvoir, fait paraître entre eux on ne sait quelle horrible solidarité.

Il y a dans la douleur cette sorte de contradiction que nous ne tenons plus assez à l’être, puisque tous les liens qui nous unissaient à lui se rompent tour à tour et nous rendent semblable à un lambeau de chair qu’on arrache au corps qui lui donnait la vie, et que nous lui tenons trop étroitement, puisque ce sont toutes ces fibres qui deviennent sensibles dans tous les points où elles ne réussissent pas tout à fait à se rompre ; ainsi on ne s’étonnera pas que l’homme qui souffre cherche à s’échapper du monde et de la vie et à consommer dans l’insensibilité cette solitude où la douleur l’oblige à rentrer.

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