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La sensibilité est d’abord douloureuse et nous parlons d’un point sensible pour dire que le moindre contact qui l’atteint est pour nous douloureux. On comprend donc qu’elle semble croître comme notre aptitude à souffrir. Comment en serait-il autrement puisqu’elle est en nous la marque de la passivité et que l’être qui naît à la vie, et qui fait l’épreuve de sa puissance, doit sentir comme une défaite tout état qu’il est obligé de subir ? Ainsi toute limitation de l’activité humilie la conscience et lui tire des gémissements.

Le mot sensible évoque toujours l’idée d’une action extérieure qui nous touche et qui déjà commence à nous déchirer, qui rompt cette obscure solitude où se préparaient en nous toutes les éclosions, qui tantôt provoque en nous un élan qui la repousse, tantôt chemine en nous comme une secrète fêlure. La vie est donc toujours à vif comme une blessure ouverte.

Il y a sans doute une sorte de proportion entre le plaisir et la douleur qu’une âme sensible est capable d’éprouver. Mais, malgré le paradoxe, il est peut-être plus difficile d’être accessible au plaisir, car il requiert plus d’ouverture, un consentement plus simple, plus entier et plus rare ; de telle sorte qu’il faut être capable de surmonter l’amour-propre pour reconnaître le plaisir que l’on ressent et s’y prêter avec abandon.

Mais l’amour-propre est souvent plus puissant que notre goût pour le plaisir. Car le plaisir nous humilie en nous obligeant à l’accepter ; plus nous l’avons désiré, plus il nous coûte de nous laisser vaincre. C’est le contraire qui arrive avec la douleur : elle produit en nous une révolte qui confirme notre indépendance. Et quand nous l’acceptons, c’est par un effort qui nous met encore au-dessus d’elle. Bien plus, la douleur la plus aiguë, la plus profonde et la plus imméritée produit en nous une sorte de complaisance et donne encore à l’amour-propre un aliment d’une amère saveur.

Il faudra peut-être un jour que l’homme apprenne de nouveau à dire oui au plaisir comme il apprenait autrefois à dire oui à la douleur, et qu’au lieu de tirer une sorte de vanité de la douleur même qu’il est contraint de subir, mais contre laquelle il s’indigne toujours, il surmonte la honte d’avouer un plaisir qui lui ravit son consentement.

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