Comme la chaleur et la lumière peuvent être séparées et que l’on parle d’une chaleur obscure et d’une lumière froide, ainsi l’intelligence et la sensibilité peuvent agir isolément. Mais, dans les choses spirituelles, elles s’exercent toujours à la fois ; elles se marient et se fondent d’une manière si intime et si parfaite qu’elles ne se distinguent plus. Et, par un curieux paradoxe, chacune d’elles donne à l’autre la pénétration qui lui manquerait si elle s’exerçait toute seule.
Car il ne suffit pas de penser, mais il faut sentir que l’on pense, et non pas seulement, comme on le dit, penser que l’on pense. Si la pensée ne venait pas intéresser la sensibilité et l’émouvoir, elle ne serait pas proprement ma pensée ; le moi ne pourrait ni en revendiquer la responsabilité, ni en éprouver la présence et les effets. Mais c’est cette union d’une intelligence si impersonnelle et si claire et d’une sensibilité si obscure et si secrète qui fait le dialogue perpétuel du moi non seulement avec lui-même, mais avec l’univers.
Il y a, si l’on peut dire, une sensibilité intellectuelle dans laquelle il semble à la fois que le réel nous devienne présent et qu’il pénètre dans notre intimité dans une rencontre si heureuse, la vérité et la vie ne font qu’un.
Car la sensibilité la plus parfaite n’est pas la plus violente ni la plus prompte. Elle ressemble à une balance qui pèse et qui, au lieu de s’affoler, accuse les actions les plus légères par les oscillations les plus lentes et les plus durables. La sensibilité la plus fruste ne connaît que des différences d’intensité ; mais elles n’intéressent que le corps. La sensibilité la plus fine les ignore : elle les change en des différences de qualité. Elle ne passe jamais deux fois par le même état. En chaque état, elle saisit cette nuance infiniment délicate qui traduit l’essence incomparable des choses et le rapport mystérieux qu’elles ont avec nous. Dans la sensibilité la plus grossière, la volonté est toujours surprise, et dans la sensibilité la plus fine, elle est toujours consentante.
C’est un fait digne de remarque et très riche en enseignements qu’il n’y ait que l’épaisseur d’un cheveu entre la sensibilité la plus douce et la plus exquise, et la sensibilité la plus aveugle et la plus déchaînée. Seule l’intelligence la transfigure, l’enveloppe de lumière, et lui donne la perfection d’un équilibre qui, dès qu’il est troublé, la fait retourner à une sorte de délire. Si c’est le sentiment qui porte l’intelligence et qui l’anime, c’est l’intelligence à son tour qui éclaire le sentiment et qui l’apaise.
Et au sommet de la conscience, toute la lumière spirituelle qui nous est donnée se règle sur notre charité. Elle est comme une sorte de réponse à notre charité, et, si l’on peut dire, une charité que le monde nous fait.