Il ne faut pas considérer comme les marques véritables de l’intelligence, la froideur, l’indifférence, et cette réserve défiante qui suffisent parfois à mettre un esprit critique en dehors de l’être et de la vie. C’est la sensibilité qui donne naissance à l’attention : elle accompagne tous ses mouvements.
C’est elle qui distingue dans le monde indifférent qui nous environne et auquel le soleil prête également ses rayons, des zones d’intérêt qui sollicitent notre regard avant qu’il commence à y pénétrer. Le monde ne devient pour nous un spectacle que parce que nous cherchons en lui l’épanouissement de nos désirs. Ainsi, il ne faudrait pas croire que pour atteindre la réalité en elle-même, il faille abolir en soi la sensibilité. C’est le contraire qui est vrai : il faudrait en pousser l’exercice jusqu’au dernier point, de manière à la rendre capable d’accueillir en elle, si l’on peut dire, la totalité du réel.
Le réel commence toujours par nous toucher et ce qui nous touche, c’est ce qui fait déjà corps avec nous. Mais être touché, ce n’est pas encore comprendre, et l’intelligence se porte toujours au-delà de tous les contacts. Elle embrasse précisément ce qui est au-delà. Sa fonction propre, c’est de reculer toujours davantage notre horizon et de donner le champ libre à notre puissance de penser et d’agir, au-delà des limites de notre corps. Mais elle ne le quitte jamais tout à fait. On peut dire que, de tout objet auquel elle s’applique, l’intelligence nous fait ressentir la présence par un toucher plus subtil : pourtant il faudrait ajouter que sentir pour elle n’est encore que pressentir.
Il y a deux difficultés de sens opposé, l’une qui est de pouvoir occuper avec la sensibilité toutes les régions de son intelligence : en deçà, l’intelligence demeure abstraite, ce qui est son caractère le plus commun ; l’autre qui est de s’abandonner aux mouvements de la sensibilité sans obtenir que l’intelligence les illumine alors la sensibilité demeure corporelle, ce qui souvent semble lui suffire. C’est seulement au point où elles viennent coïncider que l’idée s’incarne et se réalise et que nous obtenons la conscience et la possession de ce que nous sommes ; et ce même flux de la vie qui nous aveugle et nous emporte s’il est éprouvé sans être connu, nous deviendrait indifférent et étranger s’il pouvait être connu sans être éprouvé.