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Il y a dans les choses un attrait sensible qui nous donne avec elles les communications les plus intimes et les plus vraies : en comparaison, tous les efforts de la pensée pure paraissent vains et impuissants. Mais nous n’avons pas le droit d’y céder. Si nous nous laissons séduire, nous devenons bientôt les esclaves des choses. L’attrait sensible finit lui-même par se flétrir. Il a été pour nous une promesse qui n’a point été tenue, une invitation à laquelle nous n’avons pas su répondre. Car l’étonnant dans la sensibilité, c’est qu’elle paraît être une fin dans laquelle l’âme se repose : au lieu qu’elle est un ébranlement destiné à susciter un acte de l’âme sans lequel nous ne pouvons rien posséder.

Il est toujours facile de faire naître dans l’âme un intérêt assez vif pour émouvoir les puissances de la sensibilité. C’est là un succès qui souvent nous suffit, mais dont il nous faudrait rougir. Quelle médiocre victoire que d’être parvenu à vous surprendre en poussant mon action jusqu’au point où vous commencez à succomber ! Le difficile, c’est de parvenir jusqu’au siège de votre force, et non pas de votre faiblesse, là où l’esprit consent et où la volonté décide, mais d’un consentement et d’une décision qui les engagent pour toujours. Jusque-là il n’y a rien dans nos relations qui ne soit insignifiant et frivole et qui mérite la peine que j’ai à desserrer les lèvres ou à remuer seulement le petit doigt.

Mais il y a un état en quelque sorte constant de la sensibilité qui, beaucoup mieux que les alternances auxquelles elle est soumise, donne à ma vie sa qualité et l’atmosphère même où elle baigne. Il est toujours en rapport avec une option profonde que je ne cesse de faire, avec mon attitude essentielle en présence de l’univers. Mais le lien qui les unit est très subtil ; mon amour-propre ne cesse de le mettre en doute ; et il faut pour y croire un acte de foi d’une simplicité et d’une pureté extrêmement rares. C’est alors pourtant que la sensibilité reçoit sa signification véritable, qu’elle nous établit dans un monde spirituel où nous découvrons la valeur même de tous les actes que nous pouvons faire, et qui nous oblige à penser qu’il n’y a jamais d’autre enfer ou d’autre paradis que celui que nous sommes capables de nous donner.

On dit que c’est dans les mouvements de la sensibilité que réside notre intimité la plus secrète : mais il y a en nous un réduit plus profond encore qui est celui où se forme le vouloir. Dans le vouloir nous allons au-delà de ce que nous sommes : et la sensibilité doit être l’écho de ce que nous voulons dans ce que nous sommes.

Déjà elle traduit avec une extrême fidélité toutes les inflexions de l’intention et du désir. Si elle paraît souvent surprise par des coups inattendus, c’est que nos desseins ne règlent pas l’ordre du monde. Nulle entreprise n’est jamais qu’un essai. Il y a toujours une distance infranchissable entre ce que j’obtiens et ce que j’espérais, qui mesure l’écart entre ma volonté propre et la réalité sur laquelle elle agit. La direction de ma volonté dépend de moi ; mais je produis moi-même mon bonheur et mon malheur, sans l’avoir voulu, et par une sorte de retour, où l’on retrouve l’effet d’une nécessité qui surpasse singulièrement toutes les ressources dont je dispose.

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