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La sensibilité suppose une délicatesse du corps qui lui permet d’être ébranlé par les actions extérieures les plus subtiles et les plus lointaines, de discerner leurs nuances les plus fines, de voir ainsi son délicat équilibre sans cesse rompu et sans cesse rétabli et de se laisser envahir quelquefois par une sorte de tumulte que la conscience ne parvient plus à dominer. Par elle le monde tout entier cesse de nous être indifférent et étranger : il acquiert avec nous une sorte de consubstantialité ; notre corps tient à lui par des fibres si secrètes qu’aucune ne peut être atteinte sans que nous soyons tout entier affecté.

C’est une admirable chose que, dans la sensibilité, le corps lui-même se trouve pénétré par nous, qu’il participe à la conscience que nous avons de nous-même, qu’il semble exprimer avec tant de justesse l’accord ou le conflit qui règne entre l’univers et nous. La sensibilité est l’état d’un corps qui se révèle à nous comme nôtre et qui déjà se spiritualise : en elle la révélation qu’il obtient de lui-même est si aiguë que c’est le signe même qu’il commence à s’abolir, comme il arrive en effet dans cette sorte d’excès où elle est près de défaillir.

Que la sensibilité dépende si étroitement du corps et de tous les mouvements qui l’agitent, c’est à la fois pour elle une exigence, puisqu’elle ne peut nous relier à l’univers que par lui, et une contradiction, puisqu’elle est l’essence même de notre intimité, de ce qui en nous ne peut jamais devenir un spectacle, comme le corps. Mais on peut rêver d’une sensibilité pure dans laquelle l’âme, cessant de subir l’action du corps, le rendrait docile à la sienne. Il nous permettrait de percevoir ses démarches les plus cachées, sans être lui-même perçu. Et la distinction entre l’âme et le corps s’abolirait : non point que le corps lui-même disparût, mais il serait réduit à sa fonction la plus parfaite, qui est d’être à l’égard de l’âme son invisible témoin.

La sensibilité occupe tous les degrés dans l’échelle de l’âme, depuis les plus humbles, où elle est encore retenue à la terre, jusqu’aux plus sublimes, où elle la perd de vue. Il faut même qu’elle ne cesse jamais de les unir : autrement elle succombe à cette complaisance des sens où son élan intérieur se dissipe et s’anéantit, ou se laisse consumer par une ardeur spirituelle qui est incapable de se nourrir. Ce sont les joies de la terre qu’elle doit unifier, spiritualiser et emporter jusque dans le ciel.

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