On rabaisse parfois la valeur du mot sensible en pensant qu’il marque seulement une certaine défaillance du corps devant tout ce qui l’étonne et menace de le rompre, un manque de courage qui abolit la maîtrise de soi. Et l’on pourrait montrer que celui qui est sensible n’est pas toujours délicat ni tendre, et qu’il y a souvent dans la sensibilité plus de faiblesse que d’humanité, et d’amour-propre que d’amour.
Mais le mot sensible est si beau qu’il faut le préserver de tous les usages qui l’avilissent, lui laisser cette ambiguïté par laquelle il incline tantôt du côté des sens, tantôt du côté du sentiment, sans jamais briser le pont fragile qui les unit. Il réalise entre eux une sorte d’équilibre et, dès qu’il se rompt, nous n’avons plus que les mots sensuel et sentimental dont nous osons à peine nous servir.
On voit donc qu’il y a toujours dans la sensibilité un péril incessant, qui redouble encore si l’on songe qu’en rapportant au moi tout ce qui arrive dans le monde, elle risque d’ébranler en lui à la fois tous les mouvements de l’amour-propre et tous ceux de la charité.
On ne permettra point pourtant que l’on sépare la sensibilité et le cœur, bien que la sensibilité appartienne à des âmes passives et fragiles qui ne font jamais que recevoir, qui sont toujours émues et toujours blessées, et que le cœur soit l’élan des âmes actives, toujours prêtes au don d’elles-mêmes et qui sont pleines de hardiesse et de générosité.
On ne permettra point davantage que l’on sépare la sensibilité et l’amour, bien que certaines âmes paraissent avoir beaucoup de sensibilité et peu d’amour. Mais la sensibilité n’a de profondeur que si elle procède de l’amour, si elle en suit tous les mouvements et en accuse toutes les fluctuations.