Que vais-je faire de l’existence dans ce long intervalle de temps dont je pense toujours qu’il me sépare encore de la mort, où tout dépend pour moi de ce qui pourra m’être donné et plus encore de la manière dont je vais accueillir ce qui me sera donné ? Il y a une règle majeure que je dois toujours garder sous les yeux : c’est qu’il faut que chaque acte de ma vie, chaque pensée de mon esprit, chaque mouvement de mon corps soient comme un engagement et une création de mon être même et témoignent d’un parti que je prends et de ma volonté d’être tel. Il faut qu’il en soit ainsi de toute phrase que je prononce ou que j’écris, et qui se contente trop souvent de décrire un souvenir ou de désigner un objet.
Car chaque homme s’invente lui-même. Mais c’est une invention dont il ne connaît pas le terme : dès qu’elle s’arrête, l’homme se convertit en chose. Alors, il commence à se répéter.
Mais il y a bien des différences dans la manière de se répéter. Les uns se répètent parce qu’ils ont trouvé cette unité spirituelle et toujours renaissante dont tous leurs actes dépendent : ils se sont établis dans une éternité où rien ne change en apparence, mais où en réalité tout est toujours nouveau. Car il n’y a pas d’autre nouveauté que la découverte, en chaque instant du temps, de l’éternité qui nous en délivre. Et les autres se contentent de recommencer certains gestes qu’ils ont appris à faire, faute précisément d’avoir trouvé cette source intérieure d’inspiration qui faisait, de leur répétition même, une constante résurrection spirituelle.
Si nous passons notre vie à découvrir notre propre essence et à la faire, il semble qu’il y ait un moment où elle se révèle et se fixe. Alors nous voyons l’individu tantôt devenir prisonnier de certains sentiments qu’il a appris à éprouver, de certaines actions qu’il a appris à faire et dont il reste prisonnier jusqu’à sa mort, et tantôt se libérer, s’épanouir, et parcourir dans tous les sens l’infinité du monde spirituel dans lequel il vient de pénétrer et où désormais il habite.
La naissance a fait émerger mon existence personnelle dans l’immense univers, mais afin de permettre à ma liberté de s’exercer et, pour ainsi dire, de choisir ce que je serai. Mais comment l’aurai-je utilisée ? Je ne le saurai qu’à la mort, qui est l’heure de toutes les restitutions, où ma solitude se consomme, où je ne puis plus emporter avec moi que ce que je me suis à moi-même donné.