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Nulle puissance de l’âme ne se maintient que par les actes mêmes qu’elle produit : autrement elle fléchit et finit par s’anéantir. Il y a donc bien de la vanité à penser qu’il faut garder cette puissance à l’état pur, comme si son propre jeu devait l’user, la corrompre ou la dissiper. Qu’elle cesse de s’exercer, et elle n’est plus rien. Qu’est-ce qu’une disposition intérieure dont aucun acte ne témoigne ? En ce sens, je suis ce que je fais, et non point ce que je puis, qui est souvent ce que je crois que je puis.

Dira-t-on que, pendant le sommeil, c’est ma conscience qui sommeille, qui est devenue tout à coup pesante et paresseuse ? Mais le propre de la conscience, n’est-ce pas d’être toujours éveillée, agile et légère ? Et si le visage ne portait pas le témoignage d’une puissance cachée qui existe chez l’un et non pas chez l’autre, où serait la différence entre l’homme d’esprit qui dort et le sot qui dort ? Or l’effet seul permettra d’en juger. Celui qui garde une telle puissance toute sa vie sans l’employer ne se distingue jamais du sot. Il est seulement responsable de sa sottise ; c’est, si l’on veut, un sot volontaire. Mais qui, entre ces deux espèces de sots, osera jamais tracer une ligne de démarcation absolument sûre ?

Pourtant, l’essence d’un être est une unité indécomposable que les traits particuliers du caractère, les paroles, les actions isolées altèrent, au lieu de la traduire. Le mouvement, dit-on, la révèle, mais il la divise. Et c’est dans l’immobilité qu’elle nous découvre une infinité de mouvements réels et possibles qui se compensent les uns les autres, nous permettent de l’appréhender d’un seul regard, enfermée et comme retenue tout entière à l’intérieur de ses propres limites, avant toute manifestation qui la brise et qui l’extériorise.

Le masque n’est qu’une immobilité feinte. La physionomie est une immobilité vivante qui préfigure et déjà commence mille mouvements à la fois, d’autant plus significatifs qu’ils n’ont pas besoin de s’achever.

On comprend donc facilement qu’on ait pu dire que le véritable visage d’un homme ne se révèle à nous que pendant le sommeil. Il n’agit plus, il ne se surveille plus. Sa volonté est suspendue. On le voit non plus dans ce qu’il fait, mais dans ce qu’il est, c’est-à-dire dans tout ce qu’il désire faire. Tantôt il nous apparaît avec le calme d’un Dieu, et miraculeusement délivré de toutes les préoccupations de son humanité, tantôt poursuivi et comme terrassé par elle, tantôt creusé par un pli ou par un sillon de dégoût, de mépris ou de haine, que les nécessités de l’action ou la présence des autres hommes suffisent pour un moment à dissimuler ou à effacer. Et c’est pour se cacher lui-même que l’homme se cache pour dormir.

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