La seule activité qui soit réelle, efficace et bienfaisante est celle qui s’exerce invisiblement. Beaucoup d’hommes au contraire pensent que l’essence de toute action, c’est de modifier les choses et de les conformer à leurs désirs. Mais il arrive souvent que cette action qui change l’aspect du monde prend la place de l’action réelle qui change les esprits et qu’elle en tient lieu.
L’action la plus profonde est aussi la plus cachée : il semble qu’elle ne produise aucun effet ; pourtant c’est elle qui pénètre le plus loin, mais par un rayonnement qui est insensible. Il semble qu’elle n’ait pas de contact avec le corps, bien qu’elle le transfigure. Sa perfection est de ne produire que d’autres actions qui paraissent naître d’elles-mêmes et se suffire : c’est de faire oublier la source qui les a fait jaillir.
Il est beau que l’activité véritable soit toujours invisible. Il est beau que le secret de nous-même ne puisse jamais être violé, que l’origine première de tout ce que nous faisons soit soustraite à tous les regards, qu’elle ne puisse recevoir ni troubles ni souillures, et qu’au moment où nous commençons à intervenir dans l’œuvre de la création, ce soit d’une manière si discrète que personne ne puisse penser qu’elle vient d’être altérée et ne reconnaisse là notre main.
Les yeux du corps ne saisissent que des événements, c’est-à-dire des mouvements ; ils n’atteignent point leur signification, c’est-à-dire le motif et l’intention qui les produisent. Il faut que toute action puisse avoir la même apparence quand elle est accomplie par égoïsme et par amour. Aucun signe extérieur ne doit distinguer les sacrifices les plus purs des démarches les plus communes : car il n’y a que le regard de l’esprit qui puisse rendre la matière transparente et reconnaître derrière elle la vérité spirituelle qu’elle exprime, mais qu’elle dissimule. Parmi ceux qui font les mêmes actes, et qui paraissent se nourrir des mêmes pensées, les uns sont dominés par les préoccupations de l’intérêt et de l’amour-propre, tandis que les autres ne cessent de tout donner. Les visages, les paroles, les attitudes, les gestes habituels, peuvent se ressembler pour celui qui n’observe que les corps. Ainsi, les arbres vivants ne se distinguent point, pendant l’hiver, des arbres morts. Et pourtant, il y a certaines marques délicates qui témoignent en eux de la présence de la vie et que seul peut saisir celui qui porte la vie en lui et qui, hors de lui, n’a d’attention que pour elle. Mais il peut arriver que ceux qui ont le plus de sève et qui, à l’époque prescrite, se chargent de feuilles, de fleurs et de fruits, trompent encore l’expérience la plus vigilante et la plus attentive.
La perfection n’est obtenue que lorsque la différence entre l’activité matérielle et l’activité spirituelle s’abolit, ou lorsque, contrairement à l’ordre naturel, l’activité matérielle devient invisible et l’autre visible.