On trouve dans saint Matthieu : « Ne vous inquiétez pas, disant : que mangerons-nous ? » C’est là pourtant la préoccupation de presque tous les hommes, de l’adolescent, dès qu’il quitte le toit de sa naissance, du vieillard qui n’a plus qu’un pas à faire pour rejoindre la tombe. Que mangerons-nous ? demandent les docteurs de la science économique. On se moquerait de celui qui voudrait imiter les oiseaux du ciel et les lis des champs. Et qui oserait les imiter sans éprouver lui-même aucun tremblement ?
Mais, c’est mal entendre ce qu’on nous demande. Car, agir comme eux, c’est écouter avec fidélité tous les appels qui nous viennent du dedans et répondre avec docilité à toutes les sollicitations qui nous viennent du dehors ; c’est recommencer notre vie à chaque instant, c’est confier tous les effets des actions que nous aurons faites à un ordre qui nous dépasse et que nous ne pouvons ni altérer ni prescrire. Non point qu’il faille s’en remettre à la fatalité d’une manière paresseuse ou désespérée selon que l’on incline davantage vers la sécurité ou vers l’inquiétude : c’est notre volonté même qu’il faut exercer dans toute sa force en l’accordant exactement avec les circonstances où nous sommes placés. Quant aux effets qui se produisent, ce n’est plus de nous qu’ils dépendent, mais de cet ordre qui règne dans le monde et qui ne peut jamais être violé, bien qu’il nous appartienne de collaborer à son maintien : mais c’est lui qui triomphe encore quand, du désordre de notre volonté, surgit le désordre des choses.
La plus grande erreur de l’humanité, particulièrement à notre époque, c’est de penser que l’on peut obtenir par un effet du dehors ce bien suprême qui réside seulement dans une opération que l’âme doit accomplir. Les hommes ne pensent qu’à jouir. Mais ils dépensent une grande activité extérieure pour créer les moyens de tout avoir, se détournant de cette activité intérieure qui les dispenserait de les mettre en œuvre, et dont la privation les empêche de posséder ce que ces moyens mêmes leur apportent.
Le malheur des hommes provient souvent non pas de ce qu’ils n’agissent point assez, mais de ce qu’ils agissent trop ou à contre-temps. Ils introduisent alors dans l’ordre naturel des effets de leur volonté qui, en servant un de leurs désirs présents, en violentent d’autres plus profonds qui se réveillent quand il est trop tard, et produisent ainsi quelque grand ébranlement qu’ils n’avaient pas prévu et sous lequel il leur arrive d’être ensevelis.