L’activité, pendant qu’elle s’exerce, nous délivre de toutes les servitudes du corps et de l’âme. Elle ignore à la fois l’ouvrage qu’elle produit, bien qu’elle sache qu’il n’est jamais stérile, et les règles auxquelles on prétendait la soumettre, bien qu’elle sache qu’elle est incapable de les violer. Il n’y a pas deux formes d’activité, une activité matérielle et une activité spirituelle, car il n’y a point de mouvement du corps qui ne puisse être spiritualisé, comme il n’y a point d’élan de l’âme qui ne puisse expirer dans une habitude du corps.
Il est vain de penser qu’il puisse exister une activité pure qui n’ébranle point le corps et ne vienne pas subir la résistance et l’épreuve des choses. Mais la question est de savoir où est le moyen et où est la fin. C’est une superstition de penser que l’objet de l’activité, c’est seulement de transformer le monde visible et de chercher pour ainsi dire à disparaître dans la perfection de son propre ouvrage. L’esprit abandonne toujours cet ouvrage derrière lui : il n’est rien de plus que l’instrument même de son exercice et de ses progrès.
L’espace est le chemin de toutes ses acquisitions, mais ce n’est pas en lui qu’il fait son séjour. C’est parce que notre activité laisse un sillon dans le monde de l’espace que le monde peut lui être soumis. Mais cette victoire de l’esprit risque toujours de se convertir en défaite. Car elle l’incline à penser que sa fonction est de dominer la matière, comme on le voit dans l’industrie. Il éprouve alors un contentement à mesurer, à produire et à accroître sans cesse tous ces effets visibles qui dépendent de lui seul. Seulement, en assujettissant les choses, il s’y assujettit. Il se réjouit de la facilité, de la sécurité, de la certitude qu’il obtient en agissant sur elles selon des règles implacables qui réussissent toujours. Une activité qui dispose d’un mécanisme si savant pour agir sur les choses, qui s’y complaît et ne songe plus qu’à l’améliorer, est devenue sa servante. C’est une activité morte.