Les anciens disaient que les dieux s’étaient vengés de Prométhée parce qu’il avait appris aux hommes à travailler, c’est-à-dire à transformer la matière avec leurs mains en lui imprimant la marque de leur esprit : ils craignaient de voir alors les hommes se détourner d’eux et cesser de les adorer. Ainsi le travail était considéré comme une rébellion contre Dieu avant d’être regardé comme une punition de Dieu.
Mais on peut prendre les choses autrement. Le travail, dit Proudhon, est la manifestation visible de l’activité morale : il est la manifestation de l’acte créateur et continue l’œuvre même de Dieu. Il est, si l’on peut dire, une émission de l’esprit qui assujettit la matière, au lieu d’être assujetti par elle. Le travail libère la puissance de l’esprit. Il forme la personne en transformant les choses. Cette modification qu’il fait subir à la matière l’humanise et la spiritualise ; mais elle oblige le moi à sortir de lui-même, à dépasser la contemplation solitaire. Il rapproche les êtres les uns des autres dans la poursuite d’une fin visible par tous, dans l’édification du monde où ils sont tous appelés à vivre.
C’est pour cela que tout travail, retournant de l’idée, qui n’a d’existence que dans la conscience, à l’acte, qui intéresse l’économie même du monde créé, tend toujours à devenir un travail en commun. Et dans tout travail, l’homme vise l’objet et non point lui-même, et au-delà de l’objet, le prochain auquel il s’adresse par son moyen. Le dévouement, c’est le travail éprouvé et mesuré par ses effets. Et l’homme qui meurt de la mort la plus belle, meurt de travail et de dévouement.