Les hommes les plus faibles cherchent toujours à esquiver la responsabilité avant d’agir et à la repousser après avoir agi. Ils font plus d’effort pour se disculper que pour éviter d’avoir à le faire. Mais ils attendent qu’on leur demande des comptes lorsqu’ils ont commis quelque faute ; et ils ne sont prêts à en donner que lorsque les événements paraissent leur donner raison. Ils ne veulent pas que leur responsabilité soit engagée d’avance dans la destinée de l’univers et ils n’acceptent qu’on les en charge que lorsque l’univers s’est déjà prononcé pour eux.
Au contraire, les plus forts, avant ou après l’événement, se jettent toujours sur ce fardeau. Ils s’acharnent sans cesse à le revendiquer et à l’accroître. Au moment d’agir, il semble toujours que l’action ne dépende que d’eux seuls. Après avoir agi ; ils se reprochent toujours de ne pas avoir assez fait. Avec une sorte d’orgueil intempérant, ils s’attribuent comme une toute-puissance qu’ils ne pensent jamais employer assez bien. Ils ont trop d’indifférence ou de mépris à l’égard d’autrui pour lui réserver la moindre part d’influence dans l’issue de leur entreprise. Le succès doit aller de soi et retient à peine leur attention. Mais leur échec, ou même l’échec des autres, si c’est la charité qui les guide, les rend mécontents, anxieux, tourmentés et inconsolables. Peu importe l’éloignement où ils se trouvent. C’est le monde entier dont ils pensent avoir la charge : ils veulent porter la faute de tout le mal qu’ils sont capables d’y découvrir, sans consentir à la partager ni avec Dieu, ni avec leurs semblables ; car leur regard a tant de sincérité, de pénétration et de profondeur qu’ils discernent aussitôt en eux-mêmes des ressources infinies dont ils n’ont fait aucun usage. Ils ne peuvent penser que la grâce ait jamais pu leur manquer : ils savent qu’elle est totale et indivisible, mais ils ne cessent de craindre de n’en point avoir été dignes ou de ne lui avoir point répondu.
Mais l’homme le plus courageux, qui s’attribue toujours à lui-même la responsabilité de l’échec, qui pense qu’il n’a pas mis en jeu les moyens qu’il fallait, qu’il a manqué de décision ou de constance, sait reconnaître aussi que l’apparence de l’échec n’est pas toujours un échec véritable, qu’il ne faut pas en juger d’après la douleur, ni d’après le rapport du dessein à l’événement, mais d’après le fruit spirituel que l’acte a pu produire. Il ne pense pas qu’il puisse rien arriver dans le monde qui ne soit l’effet d’une justice secrète dont les balances sont infiniment plus précises que celles de notre sensibilité, et qui obéit à des lois d’une flexibilité infinie, mais aussi rigoureuses que celles de la chute des corps.