Être sincère, c’est se montrer, mais en se faisant. Ce n’est pas parler, mais agir. Seulement on est toujours porté à donner au mot sincérité un sens moins plein et moins fort : elle consiste alors à parler de soi avec vérité. Mais comment parler avec vérité d’un être qui n’est jamais accompli, et dont chaque parole, chaque action ajoute encore à ce qu’il est ? Comment parler avec vérité de soi sans un frémissement, sans une rougeur qui altère et la vérité et soi ?
Mais la sincérité doit atteindre, au-delà de toutes les paroles, une intimité invisible que les paroles risquent toujours de trahir. Elles n’en dessinent que l’ombre. La sincérité n’apparaît que lorsque cette intimité commence à s’incarner, c’est-à-dire dans des actes qui déterminent notre être même et engagent sa destinée.
C’est que la sincérité ne consiste pas à reproduire dans un portrait ressemblant une réalité préexistante. Elle est elle-même créatrice. C’est une vertu de l’action et non point seulement de l’expression. Notre moi n’est rien de plus qu’un faisceau de virtualités : il nous appartient de les réaliser. C’est dans un accomplissement que réside la sincérité véritable. Et l’on comprend très bien qu’on puisse la manquer, soit par paresse, soit par crainte, soit parce qu’on trouve plus facile ou plus utile de céder à l’opinion et de se renoncer, en suivant la pente où le milieu nous entraîne.
La sincérité ne distingue plus l’acte par lequel on se trouve de l’acte par lequel on se fait. Elle est à la fois l’attention qui éveille nos puissances et le courage qui leur donne un corps, sans lequel elles ne seraient rien. La puissance, c’est l’appel qui est en nous ; le courage, c’est la réponse que nous lui faisons. La sincérité ne se contente pas, comme on le croit, de scruter avec une impitoyable lucidité les intentions les plus cachées ; elle oblige l’être secret à franchir ses propres frontières, à prendre place dans le monde, et à paraître ce qu’il est.