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On croit communément qu’il n’y a rien au monde de plus aisé que d’être sincère et qu’il suffit, pour y parvenir, de ne pas altérer, même insensiblement, la réalité telle qu’elle nous est donnée. Mentir, dissimuler, c’est intervenir, c’est faire agir sa volonté propre, c’est substituer à l’être une image avec laquelle il ne coïncide plus. Être sincère, n’est-ce pas se contenter de laisser les choses être ce qu’elles sont ?

Mais le problème est plus difficile. Dès que je commence à parler et à agir, dès que mon regard s’ouvre à la lumière, j’ajoute au réel et je le modifie. Mais cette modification, c’est la création même du spectacle sans lequel pour moi le réel ne serait rien. C’est quand je regarde le monde qu’il naît devant moi, comme un spectacle vallonné par la perspective et par les jeux infinis de l’ombre et de la lumière. Pourtant nul n’admet que le réel soit créé par moi dans l’acte même qui le saisit ; il possède certains caractères qui s’imposent à moi malgré moi et sur lesquels j’appelle les autres hommes en témoignage. Et je parviens ainsi à distinguer la vérité de l’erreur.

Mais la sincérité n’est pas la vérité. Ainsi l’art du peintre traduit avec plus ou moins de sincérité la vision toute personnelle qu’il a de l’univers. Et de celle-ci seulement on peut dire qu’elle est vraie. Pourtant nul n’acceptera qu’être sincère, ce soit reproduire, telle qu’elle est, ma propre vision des choses, tandis qu’être vrai, ce serait reproduire, dans cette vision elle-même, les choses telles qu’elles sont. Car c’est dans la qualité de cette vision que ma sincérité réside. Elle est l’effort même que je fais pour la rendre toujours plus délicate, plus pénétrante et plus profonde.

La vérité invoque une lumière qui enveloppe tout ce qui est, qui m’éclaire pourvu que j’ouvre les yeux. On peut bien dire que la sincérité n’est elle-même rien de plus que le simple consentement à la lumière, mais à condition d’ajouter que la vérité dont il s’agit ici, c’est la vérité même de ce que je suis, et qu’il ne suffit pas pour moi de la contempler, mais qu’il s’agit d’abord de la produire.

On considère presque toujours la vérité comme la coïncidence de la pensée et du réel. Mais comment une telle coïncidence serait-elle possible quand le réel est autre que moi ? Au contraire, si la sincérité, c’est la coïncidence de nous-même avec nous-même, on demandera comment il est possible de la manquer. Mais l’amour-propre y pourvoit. Le propre de la sincérité est de le vaincre. Et l’on peut dire que, par opposition à la vérité qui cherche à conformer l’acte de ma conscience au spectacle des choses, la sincérité essaie de conformer à l’acte de ma conscience le spectacle que je montre.

Il semble donc qu’elle seule puisse surmonter cette dualité de l’objet et du sujet dont les philosophes ont fait la loi suprême de toute connaissance. Si Narcisse s’est perdu, c’est qu’il a voulu l’introduire au cœur de lui-même. Il a cru qu’il pouvait se voir et jouir de soi, avant d’agir et de se faire. Il n’a pas eu le courage de cette incomparable entreprise dans laquelle l’opération devance l’être et le détermine, de cette démarche créatrice, dont les mathématiques nous offrent déjà un modèle dans la connaissance pure, et dont la sincérité intérieure nous donne une application dramatique à nous-même.

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