La sincérité oblige à taire tout ce qui en moi n’appartient qu’à moi, mais à découvrir tout ce qui en moi ressemble à une révélation dont je suis l’interprète. De telle sorte qu’elle ne peut parler que des choses qui sont en moi, mais toujours comme si elles n’étaient pas de moi. Elle traduit tout à la fois ce qu’il y a en nous de plus intérieur à nous-même et de plus étranger à nous-même, la vérité dont nous avons la charge.
Vous dites, « je suis sincère » : et vous croyez sauver la valeur de ce que vous dites ou de ce que vous faites. Mais que m’importe votre sincérité si elle n’est la sincérité de rien, si elle ne me livre de vous que les mouvements de votre amour-propre et que les tristes témoignages de votre faiblesse et de votre misère ? Cette sincérité, vous l’alléguez pourtant à la fois comme une excuse et comme une fierté. « Voilà ce que je suis, je ne vous trompe pas sur moi-même. Et cet être que je vous montre, il a sa place comme vous dans le monde et le même soleil l’éclaire de la même lumière. »
Or cette sincérité à laquelle vous prétendez n’est le plus souvent qu’une fausse sincérité qui n’intéresse ni vous ni personne : elle n’a en moi aucun écho si elle ne me découvre rien de plus qu’un fait sur lequel ni vous ni moi n’avons de prise. La sincérité que j’attends, la seule dont j’ai besoin, qui me rend attentif en vous et en moi à une destinée qui nous est personnelle et qui pourtant nous est commune, c’est celle où je vois votre être non point se décrire comme une chose, mais se chercher, s’affirmer, et déjà s’engager, tenter de pénétrer jusqu’à cette essence même du réel où nous sommes enracinés l’un et l’autre, afin d’y reconnaître les marques mêmes de ce qui lui est demandé, d’une tâche qu’il a à remplir et à laquelle il commence à mettre la main.