À l’égard d’autrui, la sincérité est un effort pour abolir toute différence entre notre être réel et notre être manifesté : mais la véritable sincérité est sincérité à l’égard de soi ; elle consiste non point proprement à montrer ce que l’on est, mais à le trouver. Elle exige qu’au-delà de tous les plans superficiels de la conscience, où nous ne faisons qu’éprouver des états, nous pénétrions jusqu’à cette région mystérieuse où naissent ces désirs profonds et consentis qui donnent à toute notre vie son point d’attache avec l’absolu. Car le regard que nous dirigeons vers nous-même produit en nous les meilleurs effets ou les pires selon l’objet vers lequel il se tourne et selon l’intention qui le dirige. Ou bien il ne considère que nos états pour lesquels il montre toujours trop de complaisance, ou bien il remonte jusqu’à leur source et nous délivre de leur esclavage.
Le propre de la sincérité, c’est de m’obliger à être moi-même, c’est-à-dire à devenir moi-même ce que je suis. Elle est une recherche de ma propre essence, qui commence à s’adultérer dès que j’emprunte au dehors les motifs qui me font agir. Car cette essence n’est jamais un objet que je contemple, mais un ouvrage que je réalise, la mise en jeu de certaines puissances qui sont en moi et qui se flétrissent si je cesse de les exercer.
La sincérité est donc un acte indivisible de rentrée en soi et de sortie de soi, une quête qui est déjà une découverte, un engagement qui est déjà un dépassement, une attente qui est déjà un appel, une ouverture qui est déjà un acte de foi à l’égard d’une révélation toujours latente et toujours près de surgir. Elle est le trait d’union entre ce que je suis et ce que je veux être.
On peut dire qu’elle est une vertu du cœur et non de l’intelligence. « Là où est votre cœur, là est votre trésor véritable. » Ce qui suffit à expliquer pourquoi la sincérité apporte toujours infiniment plus de richesse que les mensonges les plus éclatants.