Comment, dira-t-on, est-il possible de ne pas être sincère si ce que je suis coïncide avec ce que je fais plus encore qu’avec ce que je pense ? Et s’il n’y a point d’intervalle entre ce que je fais et ce que je montre, quel intervalle pourrait-il y avoir entre ce que je montre et ce que je suis ?
Laissons de côté cette insincérité qui n’est qu’une volonté de donner le change : elle ne trompe autrui que s’il n’est pas assez perspicace, mais elle ne me trompe jamais moi-même. Elle n’est qu’un moyen momentané dont je me sers pour atteindre un certain effet ; mais la volonté de le produire imprime en moi-même une marque dont je ne me sépare plus.
Les hommes savent bien qu’ils ne peuvent rien cacher de ce qu’ils sont. Et s’ils disposaient de l’anneau de Gygès, tous lui demanderaient le pouvoir d’y parvenir. Car il dissimule notre corps, de telle sorte qu’il nous permet de réaliser, dans le monde des choses visibles, un effet dont la cause reste invisible et n’appartient plus à ce monde : ce qui est sans doute un premier miracle. Mais le miracle ne s’achèverait que si l’anneau, en nous rendant invisible aux autres, nous rendait aussi parfaitement intérieur et parfaitement transparent à nous-même, que si, du mythe de Narcisse à la fontaine il faisait une réalité.
Heureusement, l’anneau ne nous est point donné. Il serait pour nous la suprême épreuve. L’angoisse de l’existence, le secret de la responsabilité résident précisément au point où nous convertissons en une action que tout le monde peut voir, et qui inscrit dans le monde sa trace ineffaçable, une possibilité qui d’abord n’avait d’existence que pour nous seul. Mais, comme ils ne disposent pas de l’anneau, la plupart des hommes s’épuisent par leurs paroles, par leur silence et par les œuvres qu’ils accomplissent, à produire une image d’eux-mêmes conforme, non pas à ce qu’ils sont, ni même à ce qu’ils désirent être, mais à ce qu’ils désirent qu’on croie qu’ils sont.