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Dans les rapports des hommes entre eux, un être apparent se forme qui se substitue toujours à l’être réel. Cela suppose une abdication de soi et une humiliation de soi que l’on ne remarque pas assez parce qu’un indigne subterfuge les masque ; car notre être réel veut encore tirer avantage de l’opinion où est tenu notre être apparent.

Mais puis-je vraiment espérer que l’on prenne l’apparence que je montre pour la réalité que je suis ? Dans chacune de mes paroles, dans chacun de mes gestes, on observe tantôt une marque d’amour-propre qui ne trompe personne, bien qu’on puisse le laisser croire, tantôt un aveu attendu, épié, et pourtant presque inutile, dont les uns s’emparent pour me secourir et les autres pour m’accabler.

Dissimuler est plus difficile que l’on ne pense. Le corps, la voix, le regard, le visage, ne sont pas seulement des témoins, mais l’être même, et, pour un observateur assez fin, ils trahissent l’intention la plus secrète, même celle de ne rien trahir, comme on le voit dans la légende de cette fille nordique qui ne disait jamais de mensonge de crainte que la pierre de son anneau ne changeât de couleur. C’est ce qui arrive au visage le plus ferme et le plus audacieux. Et, si le visage restait le même, le regard, qui est plus subtil, en serait altéré, ou bien cette harmonie presque insensible qui donne à l’être sa démarche la plus naturelle.

On parle toujours du refus ou de la pudeur de se livrer. Mais il y a une égale incapacité de le faire et de ne pas le faire. Car la sincérité est ambiguë et l’on peut dire qu’il n’y a rien de plus difficile aussi bien de se montrer que de se cacher. Il n’y a rien de plus difficile souvent que de faire voir à un autre cela même que je cherche à lui découvrir. La sincérité où je puis atteindre dépend de lui autant que de moi. Et il y a en deçà de la sincérité volontaire une sincérité possible que l’amitié mesure et qu’elle éprouve.

Inversement, la dissimulation elle aussi suppose la complicité mutuelle de ces deux êtres qui sont en présence, qui acceptent l’un et l’autre d’accorder plus de réalité à ce qu’ils montrent qu’à ce qu’ils cachent, et qui refusent l’un et l’autre de s’avouer à eux-mêmes qu’ils n’ont de regard que pour cette réalité qu’ils veulent cacher, mais qui se voit toujours de quelque manière, ainsi l’acte qui la cache.

Mais il arrive que chacun se trompe lui-même avant de tromper les autres. Il se laisse convaincre par son amour-propre avant de chercher à les convaincre à leur tour. Il est son premier témoin et mesure sur lui-même le succès qu’il pourra obtenir sur autrui. Mais, qu’il échoue, il n’en continue pas moins la même entreprise désespérée. Car les hommes vivent d’un commun accord dans un monde d’apparence et de feinte : c’est en lui que résonnent leurs paroles, bien que la vérité tout entière soit devant eux et que ce soit en elle que plonge leur regard. La conscience de ce désaccord peut même leur donner une jouissance cruelle.

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