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Chacun de nous est pour lui-même un objet de scandale lorsqu’il songe, dans cette comparaison cynique qu’il fait entre ce qu’il est et ce qu’il montre, qu’il n’y a point d’homme au monde à qui il oserait dévoiler tous les sentiments qui traversent sa conscience, au moins comme une fugitive lueur. Il lui semble même qu’il ne pourrait les considérer de trop près sans rougir.

C’est qu’il y a tout l’homme dans chaque homme, avec le meilleur et le pire. Mais la véritable sincérité n’est pas de considérer comme des choses réelles, et qui déjà nous appartiennent, toutes ces impulsions obscures, toutes ces velléités incertaines, toutes ces tentations indécises qui s’ébauchent en chacun de nous, avant même que nous ayons commencé de nous appesantir sur elles et de leur donner quelque consistance ; c’est de les traverser pour descendre jusqu’au fond de nous-même afin d’y chercher ce que nous voulons être. Or, il y a une apparente sincérité qui découvre avec terreur ce que nous croyons être, qui est seulement ce que nous pourrions devenir si notre vigilance venait à s’interrompre tout à coup.

C’est que la conscience contient en elle l’ambiguïté des possibles : elle est le principe de tous les découragements et de tous les échecs si on cherche en elle une réalité déjà formée et non pas le pouvoir même qui la forme. Ce n’est donc pas être sincère que de se contenter d’exprimer tous ses sentiments naissants et de leur donner corps par la parole avant même d’avoir accompli l’acte intérieur qui seul peut les rendre nôtres. Et c’est seulement sur le consentement que nous leur donnons qu’il importe de nous juger.

Aussi la sincérité apparaît-elle souvent comme une conversion où, en reconnaissant que notre vie est mauvaise, nous commençons déjà à montrer qu’elle est bonne. C’est ce qui explique pourquoi, comme on l’a dit, celui qui fait un aveu qui le change, surmonte la honte de l’aveu. Si la lumière dont nous enveloppons notre passé, en le purifiant, nous le réconcilie, c’est parce qu’elle oblige l’action même que nous avons accomplie à évoquer une puissance dont nous voulons faire désormais un usage meilleur. Et il ne faut pas s’étonner que l’homme pour lequel nous éprouvons l’intérêt le plus vivant et le plus passionné soit, non pas celui qui est libéré de tous les vices, mais celui qui, continuant toujours à en sentir la pointe, aiguise par elle toute sa vie spirituelle.

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