Le drame de la conscience, c’est que, pour se former, il faut qu’elle rompe l’unité du moi. Elle s’épuise ensuite à la reconquérir, mais elle ne pourrait y arriver sans s’abolir.
La conscience, qui est un dialogue avec les autres êtres et avec le monde, commence donc par être un dialogue avec soi. Il nous faut deux yeux pour voir et deux oreilles pour entendre, comme si nous ne pouvions rien percevoir que par un jeu de deux images semblables et pourtant différentes. Bien plus, ni la vue, ni l’ouïe ne s’exercent jamais seules, mais en se référant l’une à l’autre ou bien à quelque autre sens qu’elles réveillent et qui leur ajoute. Ainsi se forme une sorte de polyphonie où toutes les voix de l’âme répondent à toutes les voix de la nature.
Il y a plus : la perception n’est jamais seule ; elle suscite toujours une idée, un souvenir, une émotion, une intention qui retentissent à leur tour sur elle et instituent en nous autant de nouveaux dialogues entre le présent et le passé, entre le passé et l’avenir, entre l’univers et l’esprit, entre ce que nous pensons et ce que nous sentons, entre ce que nous sentons et ce que nous voulons. Enfin, la conscience crée toujours un intervalle entre ce que nous sommes et ce que nous avons, entre ce que nous avons et ce que nous désirons : et elle cherche toujours à le combler sans jamais y réussir. Quand j’interroge ma sincérité, son objet est trop mobile pour qu’elle puisse jamais me satisfaire ; il est trop complexe pour qu’elle puisse l’exprimer sans l’altérer et le mutiler.
La difficulté d’être sincère, c’est la difficulté d’être présent à ce que l’on dit, à ce que l’on fait, avec la totalité de soi-même, qui toujours se divise et dont on ne montre que certains aspects, dont aucun n’est vrai. Mais la conscience la plus droite, au moment même où elle opte pour un parti, n’oublie point les autres : elle ne les refoule pas dans le néant et, sans se consumer pour eux en regrets stériles, elle voudrait encore en introduire, dans le parti même qu’elle prend, l’essence positive et l’originale saveur.
La logique, la morale, nous ont habitués à penser et à agir selon des alternatives, comme s’il fallait toujours dire oui ou non, sans qu’il y eût jamais de tiers parti. Mais cette méthode ne convient qu’à des âmes un peu raides et qui ne savent pas que le tiers parti n’est pas entre le oui et le non, mais dans un oui plus haut qui compose toujours l’un avec l’autre le oui et le non de l’alternative.