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Notre œil, dit Platon, s’aperçoit dans la pupille d’un autre œil.

Ce sont les autres qui me révèlent à moi-même. Je fais l’épreuve de ce que je pense et de ce que je sens sur les pensées et sur les sentiments qu’ils ne cessent de me montrer et, pour ainsi dire, de me proposer. Et leurs actes me renvoient l’image de ce que je suis, soit qu’ils répètent les miens, soit qu’ils leur répondent.

Inversement, comprendre quelqu’un, c’est découvrir en soi tous les mouvements qu’on observe en lui, c’est s’y abandonner soi-même un moment, de telle sorte qu’au moment où on pense les suivre, c’est soi-même que l’on suit. Il arrive ainsi qu’on les devance.

Les êtres ne peuvent point se connaître séparément, mais seulement par une mutuelle comparaison qui fait éclater entre eux les ressemblances et les différences. Cette comparaison où chacun découvre et éprouve ses propres puissances ne va point sans péril : car elle nous sollicite tantôt à une imitation où notre être propre, sous prétexte de s’enrichir, s’abolit dans un être d’emprunt, tantôt à un dénigrement où nous croyons nous rehausser en rabaissant tout ce qui nous manque. Pourtant, toute rencontre que nous faisons, à la fois par les résistances qu’elle provoque, par l’effort qu’elle exige, par la lumière qu’elle fait naître, par un secret accord que tout à coup elle nous laisse pressentir, nous montre à quel point la connaissance de soi et la connaissance d’autrui se trouvent mêlées.

On le voit bien par l’exemple du peintre qui, lorsqu’il fait son portrait, fait pourtant le portrait d’un autre et, quand il fait le portrait d’un autre, fait aussi le portrait de lui-même. Car il ne peut rien peindre que ce qu’il n’est pas, ce qui se distingue de lui et ce qui s’oppose à lui. Ainsi, il s’oblige, quand il se peint, à découvrir de lui le visage même que les autres voient. Mais le portrait qu’il fait d’un autre est un ouvrage qui vient de lui et qui montre à tous les regards ce que personne ne verrait autrement et qui est sa propre vision invisible du monde. Me connaître, c’est à la fois faire de moi un autre et me confronter avec un autre.

Vous connaître, c’est pénétrer en moi et me retrouver en vous : je découvre en vous le spectacle d’un acte que je ne saisis en moi que dans son exercice pur.

Ainsi, je ne cherche jamais dans un autre qu’un reflet de moi-même dont les traits sont parfois inverses et complémentaires des miens, parfois plus accusés et parfois plus atténués. Mais ils n’ont de sens que si j’éprouve en moi cette vie même à laquelle ils donnent une forme. Tous les êtres se renvoient les uns aux autres leur propre image, à la fois fidèle et infidèle, et jusque dans la solitude.

Il y a en chacun de nous plusieurs personnages : un personnage de vanité qui se réduit lui-même au spectacle qu’il essaie de donner et qui n’a pour autrui qu’un regard de mépris et de jalousie, un personnage plein de timidité et d’anxiété, embarrassé d’attirer sur lui le regard, mais parce qu’il sent en lui un autre personnage encore, plus profond et plus vrai, qui toujours semble le fuir, et que le personnage qu’il montre ne cesse de trahir. Il n’y a de véritable rencontre spirituelle que celle où deux êtres réussissent à éveiller l’un dans l’autre ce personnage secret dans lequel ils se reconnaissent, mais en même temps se dépassent et s’unissent.

Nul ne demande à autrui, et peut-être nul ne lui pardonne, de lui livrer ces émotions trop familières qui le confirment dans son propre état. La communication avec un autre être ne peut se produire qu’au-dessus d’eux-mêmes, grâce à ce mouvement par lequel chacun d’eux, ne pensant plus à soi, mais seulement au prochain afin de l’aider pour l’appeler à une vie supérieure, reçoit aussitôt de lui celle même qu’il aspire à lui donner. On dira que, comme tous les sommets, le sommet de la conscience est d’autant plus solitaire qu’il est lui-même plus haut. Mais lui seul, qui attire tous les regards, est capable de les réunir.

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