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Être est toujours plus que connaître. Car la connaissance est un spectacle que nous nous donnons. Aussi n’y a-t-il rien qui nous sait plus inconnu que l’être que nous sommes ; nous ne parvenons jamais à en détacher notre image. En un sens, de tout homme je puis dire qu’il en sait sur moi plus que moi-même : mais ce n’est pas pour lui un avantage. Car il ne faut pas savoir trop exactement ce que l’on est pour être tout à fait celui que l’on est.

Il est naturel que je connaisse les autres mieux que moi-même, qui suis tout occupé à me faire. Et c’est pour cela qu’il y a tant de vanité, de faux semblant et de perte de temps dans ce soin avec lequel je me considère, qui me retarde quand il me faut agir ; je dois l’abandonner à autrui qui n’a point la charge directe de ce que je vais devenir et qui, à l’inverse de moi-même, s’intéresse à mon être réalisé plus qu’à l’acte qui le réalise. Il ne voit en moi que l’homme manifesté, celui qui se distingue de tous les autres par son caractère et par ses faiblesses, et non l’homme que je veux être et qui cherche toujours à surpasser sa nature et à guérir ses imperfections. J’éprouve indéfiniment en moi la présence d’une puissance qui n’a point encore été employée, d’une espérance qui n’a point encore été déçue. Un autre n’observe en moi que l’être que je puis montrer, et moi, que l’être que je ne montrerai jamais. À l’inverse de ce qu’il fait, j’ai toujours les yeux fixés sur ce que je ne suis pas plutôt que sur ce que je suis, sur mon idéal plutôt que sur mon état, sur le terme de mes désirs plutôt que sur la distance qui m’en sépare.

Le malentendu qui règne entre les hommes provient toujours de la perspective différente selon laquelle chacun se regarde et regarde autrui. Car il ne voit en lui que ses puissances et ne voit dans un autre que ses actions. Et le crédit qu’il se donne, il le lui refuse. Une parenté commence à les unir dès que, dépassant tous les deux ce qu’ils peuvent montrer, ils se font cette mutuelle confiance, qui est déjà une muette coopération.

Mais l’égoïsme produit un aveuglement qui, au moment où je découvre en moi un être qui sent, qui pense et qui agit, ne laisse paraître chez les autres que des objets que je dois décrire ou des instruments dont je puis me servir. Il ne faut donc pas s’étonner que celui qui connaît toute chose en lui ne se connaisse pas lui-même, ni même que, pour des raisons de sens contraire, chacun demeure inconnu à la fois de lui et des autres.

Le plus difficile dans nos relations avec les autres êtres, c’est ce qui paraît peut-être le plus simple : c’est de reconnaître cette existence propre, qui les fait semblables à nous et pourtant différents de nous, cette présence en eux d’une individualité unique et irremplaçable, d’une initiative et d’une liberté, d’une vocation qui leur appartient et que nous devons les aider à réaliser, au lieu de nous en montrer jaloux, ou de l’infléchir pour la conformer à la nôtre. C’est là pour nous le premier mot de la charité, et peut-être aussi le dernier.

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