Il ne faut pas s’étonner si le désir le plus profond qui gouverne notre conduite, c’est de trouver d’autres hommes avec lesquels nous aimions à vivre ou, quand nous avons plus de modestie et moins de confiance, avec lesquels nous supportions seulement de vivre. Car nous sentons bien qu’il n’y a point d’autre problème pour l’homme que de savoir comment il pourra s’entendre avec les autres hommes. Et tous les malheurs de la vie viennent de l’impossibilité où il est d’y parvenir.
Le témoignage le plus discret d’une séparation entre un autre être et moi suffit à suspendre tous mes mouvements intérieurs, non pas seulement ceux qui me portaient vers lui, mais ceux-là même par lesquels, dans la solitude, ma pensée s’abandonnait à son propre jeu. Le moindre signe de communion, sans qu’il ait besoin d’être volontaire, ni même conscient, suffit à les ranimer, à ouvrir devant eux l’infinité de l’espace spirituel.
Mais il arrive souvent que cette même présence des autres hommes dont nous attendions qu’elle devînt le champ d’expansion de notre liberté et la source la plus profonde de notre joie, que nous n’avions pas seulement acceptée, mais désirée et aimée, nous resserre au contraire et nous attriste, et que nous ayons de la peine à la tolérer. N’oublions pas cependant, que lorsque nous commençons à entretenir avec nous-même un dialogue comparable à celui que nous entretenons avec autrui, nous ne parvenons pas toujours à tolérer ce que nous sommes. Car il y a en nous un être plein d’exigences et devant qui aucun individu, même celui qui est nous, n’est capable de trouver grâce. Mais le propre de la patience, c’est d’apprendre à souffrir en nous et hors de nous toutes les misères de l’être individuel, et le propre de la charité c’est d’apprendre à leur porter secours.
La plupart des hommes sont plus rudes, il est vrai, à l’égard des autres qu’à l’égard d’eux-mêmes. Et la marque de la vertu, c’est, semble-t-il, de renverser cet ordre naturel. Mais on ne méconnaîtra pas que le moi qui est en nous est aussi un autre que nous, et que celui qui ne montre pour lui aucune douceur n’en montrera jamais à personne : et le pire serait qu’il pût la feindre.
J’ai tort sans doute si je me plains du traitement que les autres me font subir. Car il est toujours un effet et une image du traitement que je leur inflige. Mais si je m’attriste de n’être pas assez aimé, c’est que je n’éprouve pas moi-même assez d’amour. C’est la puissance d’accueil qui est en moi qui fait que les autres m’accueillent, et ils ne me repoussent que si au fond de moi-même je les ai déjà repoussés. Or l’homme est ainsi fait que cette réciprocité lui échappe : il cherche à être remarqué de ceux qui lui sont indifférents et estimé de ceux qu’il méprise. « Mais on se servira pour vous de la même mesure avec laquelle vous aurez mesuré les autres. »
Je ne cesse pas d’accuser les autres hommes : je les fuis en faisant mine de les mépriser et de ne plus vouloir les connaître. Mais je ne puis pas me passer d’eux. Ce mépris où je les tiens n’est que le signe du besoin même que j’ai de les estimer ; et il me dicte le devoir que j’ai vis-à-vis d’eux qui est de leur donner assez d’amour pour les rendre dignes de mon estime.