Il y a une émotion qui est inséparable de la rencontre de tout homme que nous trouvons sur notre chemin. Et c’est une émotion pleine d’ambiguïté, mêlée de crainte et d’espérance. Que se passe-t-il derrière ce visage qui ressemble au nôtre et que nous voyons, tandis que nous ne voyons pas le nôtre ? Nous annonce-t-il la paix ou la guerre ? Va-t-il envahir l’espace où nous agissons, resserrer les limites de notre existence et nous chasser pour s’y établir de l’étroit domaine que nous occupons ? Vient-il au contraire élargir notre horizon, prolonger notre propre vie, accroître nos forces, seconder nos désirs, créer avec nous cette communication spirituelle qui nous arrache à notre solitude, introduire, dans le dialogue que nous poursuivons avec nous-même, un interlocuteur véritable, qui n’est plus l’écho de notre propre voix et nous faire entendre enfin une révélation nouvelle et inattendue ?
Cette émotion, nous l’éprouvons toujours devant un autre homme, devant celui que nous croyons le mieux connaître et que nous aimons le plus ; devant tout être qui n’est pas nous, mais qui est, comme nous, pourvu d’initiative, vivant et libre, capable de penser et de vouloir, et dont nous sentons que la moindre démarche peut changer la nature de nos sentiments et de notre pensée, et notre destinée elle-même. L’histoire de nos relations avec lui, c’est l’histoire même de cette émotion qu’il ne cesse de nous donner, des alternatives par lesquelles elle passe, des promesses qu’elle annonce et que l’événement doit tantôt remplir et tantôt décevoir.
Mais il arrive qu’elle s’abolisse presque aussitôt, que la crainte et l’espérance qui se confondaient en elle s’effacent peu à peu. L’être qui a passé devant nous est redevenu un passant qui ne compte pas plus pour nous que les pierres de la route. Nous l’avons rendu vivant au néant dont notre regard l’avait un instant tiré. Cette anxiété si riche de possibilités inséparables et contraires qui avait accompagné notre première rencontre, par laquelle nous nous interrogions sur une aventure commençante, a expiré dès les premiers pas. Nous tremblions alors d’ignorer s’il fallait désirer ici la présence ou l’absence, si l’amour ou la haine allait naître, s’il nous serait apporté plus de dons ou plus de blessures. Et nous pressentions déjà que, dans les liens les plus étroits, toutes ces choses au lieu de s’exclure, viendraient vers nous à la fois.