L’imagination semble donner le souffle à toutes ses créations. Il n’y a point d’homme en qui n’habite un rêveur qui peut dire : « J’évoquai tel jour l’image d’Alexandre, et je la vis peu à peu s’animer devant moi. Bientôt le jeune homme commença à se mouvoir et à donner tous les signes de la présence et de la vie. Il avait le visage d’un adolescent, un peu incliné sur le côté, comme le disent les chroniqueurs, rond sans être gras, avec des lignes peu accusées, beau, calme et un peu boudeur. » Mais le rêve se dissipe aussitôt.
Tout homme pense par éclairs pouvoir animer une image grâce au seul acte de son esprit. Mais il s’enivre un moment de sa puissance et finit dans le désespoir. Car la création ne réjouit éternellement le cœur de Dieu que parce qu’il appelle à la vie un être véritable pourvu d’un corps et d’une âme, ayant une initiative propre, qui l’invoque et qui lui répond. Or l’imagination nous laisse à nous-même.
Il y a une tragique ressemblance entre la destinée de Narcisse et celle de Pygmalion. Pygmalion est resté jusque-là sans aimer aucune femme. Mais il contemple la statue qu’il a faite et la trouve trop belle : elle est l’ouvrage de ses mains et commence à émouvoir ses sens au moment où il faut qu’il se sépare d’elle. Il invoque Vénus et il lui semble que la prière intérieure qu’il lui adresse amollit l’ivoire et en fait une chair. Ce corps immobile est plus charmant encore d’être retenu seulement par les liens de la pudeur. Pygmalion a peur de le blesser ; il imagine bientôt qu’il lui rend ses caresses. Et son amour est si ardent qu’il pense obtenir à lui seul ce consentement qui suffira à changer en un corps de femme ce corps inerte. Miracle de la ferveur, où l’on retrouve par contraste tous les traits de cet amour impuissant et refusé qui change un corps de femme en un corps inerte.
Pygmalion est amoureux de son œuvre même, qui ne peut lui donner que de la déception si elle reste une chose qu’il contemple et qu’il admire : il faut donc, pour cesser d’en être esclave, qu’il l’abandonne et s’en désintéresse.
Narcisse ne trouve devant lui que sa propre image, au lieu que Pygmalion emprunte un peu de matière à l’univers afin de lui donner une forme étrangère. Il peut contempler une chose qu’il a produite et dont il voudrait faire un être. Il a tant de confiance dans l’amour qu’il a pour elle, qu’il se croit capable de donner la vie à ce qu’il a voulu. Là est son impiété, car il ne peut aimer qu’une vie qui doit d’abord se donner l’être à elle-même avant de pouvoir se donner à lui.