Dira-t-on que Narcisse meurt de tristesse en voyant une beauté qui est la sienne et qui demeure pour lui un spectacle pur ? Cette image qu’il cherche à saisir est plus belle que lui-même ; mais elle est insaisissable et inviolable comme toutes les ombres et tous les reflets.
Ou bien dira-t-on que sa tristesse, c’est de découvrir, à travers cette image, qu’il a une forme matérielle, lui qui pensait n’être qu’un esprit pur ? Et faut-il penser, comme le veut le mythe, que la mort de Narcisse vient clore pour toujours sa jeune et misérable aventure ? On peut lui donner un autre tour. De cette mort Hermès fait une naissance, ce qui montre à quel point ces deux contraires sont inséparables. C’est au moment où l’homme a vu le reflet de sa forme dans l’eau ou son ombre sur la terre, et qu’il l’a trouvée belle, qu’il s’est pris d’amour pour elle et qu’il a voulu la posséder. Alors le désir l’a rendu captif de cette forme. Elle saisit son amant, elle l’enveloppe tout entier et ils s’aiment d’un mutuel amour. Tel est alors le récit de l’incarnation de Narcisse, le moment où commence sa vie corporelle.