Dieu dans sa sagesse souveraine vit Adam se chercher lui-même comme Narcisse et, le dédoublant selon son désir, il fit apparaître devant lui le corps de la femme auquel il put se joindre sans s’anéantir. Mais livré à ses seules forces, Narcisse se double d’un fantôme qui imite ses gestes dérisoires et qui, alors qu’il cherchait à saisir son être véritable, change cet être même en une illusion qui le désespère.
Milton raconte le mythe autrement : il y montre d’abord la figuration de la conscience de soi qui s’éveille, ou des relations de l’être avec soi. Mais elles cachent un vœu impuissant, si elles ne s’achèvent point par les relations de l’homme avec la femme et de chaque être avec tous les autres. Narcisse meurt de soupçonner en lui cette féminité qui le trompe et qu’il ne peut réussir à contenter. Mais Ève naît tout à coup à la lumière et cherche l’explication de ce qu’elle est. Elle ignore d’où elle vient. La nature ne lui a encore rien appris. Elle incline son visage sur la surface des eaux qui reflète la pureté du ciel et qui lui paraît un autre ciel. En se penchant, elle aperçoit une figure qui se présente aussitôt à elle. « Je la regarde, elle me regarde. Je recule en tressaillant, elle recule en tressaillant ; un charme secret me rapproche, le même charme l’attire. Des mouvements réciproques de sympathie nous prévenaient l’une pour l’autre. » Mais ce charmant objet ne la retient pas. Elle n’attarde pas son regard sur lui avec complaisance. Il faut qu’une voix distincte l’avertisse qu’en lui, c’est son existence même qui lui est représentée. « Ce que tu contemples, belle créature, c’est toi-même. » Mais c’est un autre être qu’elle croit apercevoir. C’est un autre être qu’elle commence à admirer. Car ce n’est pas l’image d’elle-même qu’elle poursuivait et qu’elle cherchait à posséder. C’était un être différent d’elle, mais dont cette image lui apprend qu’il est aussi semblable à elle. Elle lui sera unie et lui donnera, dit le poète, une multitude d’enfants qui la feront appeler la mère des vivants.