Narcisse montre une extrême pudeur à l’égard d’autrui. Mais il dépouille toute pudeur à l’égard de lui-même : il se complaît dans cette absence de pudeur.
Narcisse s’étonne d’être un objet pour lui-même et se réjouit de se voir tel qu’un étranger le verrait, mais en se donnant le plaisir secret d’abolir cet étranger en lui-même.
Le désir de Narcisse, c’est de n’avoir point d’autre spectateur ni d’autre amant que lui-même. C’est d’être à lui seul l’amant et l’objet aimé. C’est de réunir en lui deux actes qui ne se produisent qu’en s’opposant. C’est, en se quittant, de se trouver, et de rentrer de nouveau en soi au moment où chacun ne pense qu’à sortir de soi pour chercher dans le monde un objet à connaître ou un être à aimer.
Mais dans ce mystérieux retour sur soi où il se complaît, Narcisse se réjouit qu’aucun objet extérieur à lui ne le sépare plus de lui-même, qu’aucun être indépendant de lui n’oppose une autre volonté à la sienne.
Narcisse s’enferme dans sa propre solitude pour faire société avec lui-même : dans cette parfaite suffisance qu’il espère, il éprouve sa propre impuissance. Il a inventé les mots de connaissance de soi et d’amour de soi, mais il se tourmente de l’impossibilité où il est d’accomplir les actes que ces mots désignent. Car il sait bien qu’il est avec le moi qui connaît et qui aime et non point avec la vaine image qu’il poursuit de sa connaissance et de son amour.
Être connu, être aimé de lui-même, n’ajoute rien pour lui à la pure puissance qu’il a de connaître et d’aimer ; ce n’est qu’en apparence qu’elle agit.
Le crime de Narcisse, c’est de préférer à la fin son image à lui-même. L’impossibilité où il est de s’unir à elle ne peut produire en lui que le désespoir. Narcisse aime un objet qu’il ne peut posséder. Mais dès qu’il a commencé à se pencher pour le voir, c’était la mort qu’il désirait. Rejoindre sa propre image et se confondre avec elle, c’est cela mourir. C’était son double aussi que cherchait dans les flots mouvants la fille du Rhin.
Narcisse ne sait pas qu’il doit quitter son corps pour percevoir son image. Il a voulu imiter Dieu qui, en se contemplant, a créé son Verbe. Il n’a pu voir lui-même que l’image de son corps. Mais en elle il se voit plus beau que tous les spectacles, et cette découverte le fait défaillir. Il disparaît dans la fontaine : car il veut que son image trop belle occupe toute la place de son être, comme il est arrivé à Lucifer quand il est devenu Satan.
Narcisse cherche à jouir par l’esprit de l’image même de son corps. Audacieuse et criminelle entreprise qui ne pouvait que précipiter son esprit.