S’il était vrai de dire que Narcisse se dédoublât, il trouverait dans son double un fragment de lui-même. Mais, au lieu de se dédoubler, il redouble pour se voir sa propre réalité invisible, et ce qu’il en rend visible n’est plus qu’une ombre sans réalité.
Narcisse a besoin d’être rassuré sur sa propre existence. Il en doute et c’est pour cela qu’il cherche à la voir. Mais il faut qu’il se résigne, lui qui voit le monde, à ne se point voir. Car comment pourrait-il se voir, lui le voyant, autrement qu’en se transformant en cette chose vue, dont il est lui-même absent ? Lui qui étreint toute chose, comment pourrait-il lui-même s’étreindre ? Il faut qu’il se quitte pour se posséder, et s’il se cherche, il s’exténue.
Lui qui est l’origine de toutes les présences et qui communique la présence à tout ce qui est, comment deviendrait-il à lui-même présent ?
Qui possède la connaissance ne peut posséder l’existence de ce qu’il connaît. Or Narcisse veut réunir l’être et le connaître dans le même acte de son esprit. Il ignore que sa propre existence ne se réalise que par la connaissance du monde. Mais il interrompt sa vie pour la connaître et ne peut plus connaître de lui-même qu’un simulacre d’où la vie elle-même s’est retirée. Il n’est qu’un vase vide qui ne montre sa forme que par le contenu qui le remplit.
De cette source où il se mire, des feuillages qui l’abritent, de l’immense monde qui l’environne, Narcisse ne sait rien : il ne connaît que ce reflet fragile de lui-même qui se forme au creux de ces choses et qui sans elles ne serait rien.
Narcisse tremble d’émotion et de déception devant la révélation qui lui est faite. Rien ne pourrait le satisfaire que la vue de l’univers tout entier jaillissant de son regard comme d’un acte de création et de contemplation à la fois. Mais c’est l’univers au contraire qui disparaît tout à coup pour lui devant l’image dérisoire et impuissante qu’il obtient de lui-même.
Vision impie et attentatoire à l’ordre des choses où il refuse de contempler l’ouvrage du créateur pour se contempler lui-même, au lieu de se créer, et de faire de lui-même son propre ouvrage.
Mais Narcisse ne supporte ni d’être ni d’agir : il est réduit, dit le subtil Gongora, « à solliciter les échos, à dédaigner les sources ». Il cherche ce qui le flatte plutôt que ce qu’il est. Le corps de Narcisse n’est lui-même qu’une image qui est pour tous ceux qui l’entourent le signe de sa présence : mais que poursuit-il lui-même dans la fontaine, sinon le signe de ce signe et l’image de cette image ?