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Nul ne peut se reconnaître tout à fait dans l’effigie que le miroir de la réflexion lui renvoie de lui-même. C’est soi et ce n’est pas soi. Quelle que soit la précaution avec laquelle Narcisse se dédouble, il s’affronte à lui-même et fait apparaître devant lui une image inverse et complémentaire. Il est ce dialogue permanent du moi et de son image qui constitue les alternatives mêmes de la conscience que nous avons de la vie. Et il n’obtient jamais avec elle cette exacte coïncidence qui les abolirait tous les deux.

Ainsi nous nous voyons comme un autre qui n’est point un autre pourtant, bien qu’il ne nous donne de nous-même qu’une apparence que ni la main ne saisit, ni le miroir ne retient, et une fausse apparence qui trahit toujours le modèle.

Narcisse est si proche de soi que, pour se connaître, il s’écarte de soi : mais il ne parvient plus à se rejoindre. Et la fontaine lui rend un visage toujours identique à lui-même, mais qui lui semble toujours nouveau parce qu’il lui montre toujours le même étranger, c’est-à-dire toujours le même inconnu. Narcisse cherche un miracle de la conversion de son être propre en un être qu’il puisse voir comme un autre le voit. C’est le désir de s’aimer lui-même comme un autre pourrait l’aimer qui fait qu’il cherche à connaître cette apparence qu’il donne de lui à un autre. Mais à cette apparence, un autre prête la vie, alors que Narcisse l’en a séparée.

Mais ici le drame commence : car l’image qu’il se fait de lui-même n’a même point la consistance de l’objet le plus fragile ; à l’inverse d’un mirage qui ne nous trompe que dans l’éloignement, elle demeure toujours si proche de lui que, pour peu qu’il s’écarte, elle se dissipe aussitôt. Ainsi, Narcisse est le héros d’une entreprise impossible, car il n’obtiendra jamais avec cette image ni une séparation véritable, ni une exacte coïncidence, ni cette réciprocité de l’agir et du pâtir qui est la marque de toute action véritable.

Narcisse est ému de se sentir exister. En s’observant, il produit une image de lui-même semblable à celle qu’il recevait jusque-là des êtres autres que lui. Il la renouvelle, la multiplie par des mouvements dont il est à la fois le spectateur et l’auteur. Il commence à entrer en sympathie avec lui-même. Mais cette image qu’il regarde dans la fontaine tend elle aussi ses bras vers un autre et non pas vers lui.

Narcisse s’aliène à lui-même ; il est hors de soi, d’un seul coup étranger et étrange à ses propres yeux. Il est le fou qui se quitte et court après lui-même, et il finit comme Ophélie. Lui qui vit, qu’a-t-il besoin de cette image de sa propre vie qui est faite pour les autres et non pas pour lui ?

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