On s'explique dès lors pourquoi, quand on considère l'idée comme un objet de connaissance, et l'idéal comme un objet du vouloir, on peut penser que l'idée est par elle-même indifférente à la valeur, au lieu que l'idéal l'enveloppe toujours. On est ainsi tenté de définir l'idée comme étant une réalité, mais pour l'esprit pur (et non pas pour les sens). C'est ainsi que dans une certaine interprétation du platonisme on fera de l'idée une sorte de chose transcendante à toutes celles que nous voyons. Mais il n'y a pas de choses pour l'esprit ; il ne connaît rien de plus que ses propres opérations ; il n'y a pour lui aucune autre réalité. Et chacune de ses opérations est une raison d'être « en action », une valeur qui s'actualise. C'est bien dire qu'il n'y a point d'idée qui ne soit un idéal. Mais il n'en reste pas moins que l'idée paraît toujours pouvoir se détacher de la conscience qui la contemple, au lieu que l'idéal ne peut pas être contemplé : il n'est que là où il est mis en œuvre, que là où il est vécu. Telle est la raison pour laquelle, si Kant déclare que le mot idéal ne doit pas être employé pour désigner l'idée en tant qu'elle est un pur objet de connaissance (alors que nous avons montré au contraire qu'il n'y a point d'idée qui n'intéresse une activité en exercice et qui par conséquent n'affecte par rapport à elle la forme d'un idéal), il ajoute très profondément qu'il ne peut désigner rien de plus que la perfection réalisée, à savoir, le sage ou Dieu. Toutefois l'expression « réalisée » ici ne doit pas nous induire en erreur. Car il s'agit seulement d'une perfection qui se réalise dans un acte qui ne s'interrompt jamais et qui, à ce titre seulement, peut par conséquent servir de modèle à toutes les consciences ; au lieu que la réalité que nous avons considérée jusqu'ici et à laquelle nous opposons sans cesse l'idéal, c'est un accompli et non un accomplissement, une donnée et non point un don, de telle sorte qu'en se détachant de l'acte même qui lui donne naissance, elle témoigne par là même de son imperfection, c'est-à-dire de sa défaillance à l'égard de cet idéal dont elle paraît bien alors être seulement la négation.