Le mot même d'idéal présente, il est vrai, un inconvénient certain. Car le préjugé réaliste est si fortement enraciné dans tous les esprits que nous imaginons toujours l'idéal sous la forme d'un modèle préexistant que la réalité imiterait d'une manière plus ou moins fidèle. Mais ce modèle n'est point une chose immobile qu'il nous serait loisible de contempler avant de chercher à lui donner un corps dans notre expérience. Il n'y a d'idéal que par l'acte même qui entreprend de le réaliser. L'idéal c'est l'idée elle-même, mais considérée dans son efficacité pratique, c'est-à-dire non pas seulement dans l'opération qui la met en œuvre, mais dans l'opération qui la fait être comme idée et qui ne peut s'accomplir que par sa mise en œuvre. L'idée ne fait qu'un avec ce dynamisme intérieur par lequel elle se fait en même temps que par elle toutes les choses se font. Elle n'est rien, même comme idée, tant qu'elle ne commence pas à s'incarner : mais elle porte en elle l'infinité de l'esprit qu'aucune incarnation ne parvient à enclore. L'idée platonicienne elle-même avait d'abord un caractère moral ; et la théorie des idées est née sans doute d'une sorte d'application à toutes les formes d'existence des créations de la vie morale. Si nous considérons l'idée d'une vertu, l'idée de justice par exemple, nous comprenons bien qu'elle soit une idée vivante, qu'elle ne puisse pas être pensée sans être voulue, ou encore que la penser, ce soit la vouloir, de telle sorte qu'elle appelle nécessairement une réalité qui pourtant ne coïncide jamais avec elle. Il en est ainsi de l'idée de nous-même que notre vie ne parvient jamais à réaliser, puisque nous ne reconnaissons jamais dans ce que nous faisons ce que nous voulons être et ce que nous croyons que nous sommes : mais cette idée de nous-même nous la cherchons plutôt encore que nous ne la possédons ; c'est notre vocation, dont nous ne savons rien tant que nous ne la mettons pas à l'épreuve, mais pour la constituer. Or nous pensons aussi les choses par une idée, c'est-à-dire par un acte qui nous permet de les engendrer dans notre esprit et par lequel nous pensons qu'elles s'engendrent aussi elles-mêmes. Car si un tel acte, au moins dans les choses artificielles, ne peut pas être distingué de l'opération qui les fabrique, nous considérons que dans les êtres vivants l'idée est cette puissance interne qui leur permet de se créer eux-mêmes (bien qu'elle n'accède pas en eux jusqu'à la conscience individuelle). La différence entre le concept et l'idée est maintenant particulièrement claire, s'il est vrai que le concept n'est que le schéma de la chose à laquelle celle-ci ajoute toujours des caractères particuliers, au lieu que l'idée est une efficacité secrète dont la chose visible porte témoignage, mais sans parvenir jamais à l'égaler. Elle est donc par rapport à la chose elle-même un idéal, mais qui a la même existence que l'esprit et possède le même ascendant sur la chose, qui pourtant ne cesse de les démentir l'un et l'autre.