Cette exigence qui s'impose à nous et cette impossibilité où nous sommes de réaliser l'idéal doit éveiller en nous une réflexion capable de nous délivrer du découragement et du désespoir. Car ces sentiments ne peuvent naître que pour celui qui confond la réalité avec l'être. Mais nous savons que la réalité est elle-même phénoménale et évanouissante, qu'elle ne fait jamais que passer, qu'elle est le moyen ou l'instrument de notre vie spirituelle, qu'elle n'en est ni la fin ni le dénouement. Dès lors on comprend pourquoi il faut que l'idéal, sous peine de demeurer une possibilité pure, soit toujours exprimé, ou réalisé ; car autrement il ne deviendrait pas nôtre, il n'entrerait pas dans un monde commun à toutes les consciences ; il ne les rendrait pas solidaires les unes des autres. Mais de ce monde manifesté nous nous délivrons à chaque instant dès qu'il a rempli son usage. Car il faut que l'idéal ne puisse pas être réalisé pour que le devenir lui-même soit sans cesse dépassé et spiritualisé. C'est l'effort par lequel nous cherchons sans cesse à incarner l'idéal sans y réussir qui l'incorpore à notre être même, ou encore qui l'oblige à se convertir de possibilité pure en réalité, non plus matérielle, mais spirituelle. Que cet effort pour matérialiser l'idéal et que l'échec de cet effort soit la double condition de la création même du moi, c'est ce qui apparaîtra comme assez clair, si l'on songe que la matière exprime la limite de toute activité de participation, et qu'elle doit toujours être traversée et dépassée pour que celle-ci puisse s'accomplir et se poursuivre indéfiniment.