Cependant l'opposition du réel et de l'idéal peut être prise en un sens tout différent. Car d'une part cette opposition peut être un moyen pour nous d'exclure la participation. Dans ce cas, le caractère essentiel de l'idéal, c'est d'être irréel. Il n'a de sens que pour nous montrer les misères du réel. Il n'est qu'un rêve de l'imagination, le but d'une aspiration que nous projetons dans l'avenir et dont nous savons bien qu'il est hors d'atteinte. Il implique une malédiction du présent et, par l'impossibilité où nous sommes de le saisir, un désespoir qu'il renouvelle sans cesse. On demandera cependant d'où provient cette pensée même que nous en avons, pourquoi le présent même nous paraît insuffisant et où s'alimente cette activité qui le dépasse par le rêve de l'imagination. Si l'on prétend qu'il suffit pour opposer l'idéal au réel de faire une comparaison entre les formes de réalité qui nous ont été offertes tour à tour et de pouvoir sentir ce qui nous manque par l'expérience de ce que nous avons connu et qui nourrit encore le désir, alors le discrédit n'atteint plus la réalité tout entière et l'on convient qu'il y a des écarts différents entre l'idéal et le réel, puisque c'est à des événements réels que l'idéal emprunte encore les images mêmes qui le soutiennent. Mais alors on admet qu'il existe une certaine participation du réel à l'idéal et que l'idéal exprime peut-être la loi fondamentale de la participation, à la fois la loi qui la rend possible et la loi qui la rend exigible comme un devoir. Mais dans ce cas l'opposition du réel et de l'idéal reçoit un sens tout à fait autre. Car il faut dire de ces deux termes non pas qu'ils s'excluent l'un l'autre, ou que chacun d'eux est la négation de l'autre, mais seulement qu'ils sont séparés par un intervalle afin précisément que cet intervalle puisse être franchi par un acte qui est la création de notre être propre. Si l'idéal n'est pas le réel, c'est parce qu'il n'y a d'idéal que pour qu'il soit réalisé. Nous savons, il est vrai, qu'il ne peut pas l'être : mais il n'est au delà de toute réalité que pour produire toujours quelque réalisation nouvelle.