Aller au contenu

Comme il y a entre l'être et le bien une symétrie de fait qui cache leur identité profonde, et entre l'existence et la valeur une symétrie imparfaite, qui laisse place à l'initiative de la liberté, il y a entre le réel et l'idéal une symétrie inverse qui donne à l'un ce qui manque à l'autre. On peut dire du bien en effet qu'il est l'essence de l'être et de la valeur qu'elle est la signification de l'existence. Au contraire, la réalité et l'idéal forment un couple indissoluble, mais qui est un couple d'opposés. Chacun de ces termes est la négation de l'autre. Ou plutôt si le donné, c'est toujours le réel, c'est-à-dire le réalisé, c'est l'idéal qui se définit lui-même comme étant à son égard une négation. Mais il n'est dans le réel que la négation de la détermination, c'est-à-dire de la limitation. Or on voit sans peine qu'il ne peut pas en être autrement et même que cette négation apparaît comme le seul moyen de conserver la symétrie entre l'ordre ontologique et l'ordre axiologique telle qu'elle s'était manifestée dans les analyses précédentes. Car si l'être et le bien ne s'identifient que dans la source de la participation, l'existence et la réalité sont corrélatives l'une de l'autre à partir du moment où la participation a commencé : alors l'existence exprime l'acte même qui la fait être (et c'est pour cela qu'elle porte en elle la valeur comme une exigence à laquelle, il est vrai, dans la mesure où l'acte qu'elle implique est un acte libre, elle peut manquer) tandis que le propre de la réalité, c'est d'exprimer ce qui, par rapport à cet acte, se présente toujours comme un dépassement et une limitation à la fois. Car ce dépassement se produit vers l'extérieur et non pas vers l'intérieur : il n'est pas la conscience d'un acte plus pur auquel nous sommes unis et auquel nous ne cessons d'emprunter, il est la contrainte qu'un tel acte nous impose du dehors dans la mesure où l'opération que nous accomplissons l'évoque, mais sans disposer d'une puissance suffisante pour achever de le faire nôtre. Telle est la raison pour laquelle la réalité, si nous la prenons au sens strict, n'est qu'une pure donnée en apparence hétérogène à l'acte qui la fait naître et indifférente à la valeur. Or il est inévitable qu'un tel acte découvre en elle en même temps que sa propre limitation, une présence qui d'une certaine manière répond à ses vœux et qu'il était incapable de se donner. Dans ce sens la réalité possède encore une valeur, mais c'est une valeur dérivée, qui provient de l'acte qui l'appelle et dont on peut dire tour à tour (comme le font alternativement l'intellectualisme et l'empirisme) qu'elle le limite et qu'elle le surpasse. — Mais si nous considérons l'existence dans l'être qui la fonde, la réalité apparaît comme la marque de son insuffisance, de ce qu'elle est incapable par sa seule opération non pas seulement de produire, mais encore de pénétrer et d'assimiler. Aussi la réalité, quelle que soit la richesse qu'elle nous apporte, nous montre par cet apport même que la participation cesse d'être considérée dans son acte, mais dans la donnée qu'il suscite et qui est l'expression de ses limites. Ainsi puisque cette réalité naît au point même où l'acte de participation vient pour ainsi dire mourir, la réalité peut déjà être définie par rapport à lui comme étant une négation. Et c'est la raison pour laquelle le rôle de la conscience, c'est précisément de prendre la réalité pour objet afin de lui appliquer sa propre activité et peu à peu de l'y réduire. L'ambition de la science a toujours été de pouvoir construire le monde par une opération comparable à celle des mathématiques, l'ambition de la vie morale de faire de tous les objets qui sont dans le monde les moyens et les instruments de nos actes libres. — Dès lors l'attitude de l'esprit devant la réalité ne peut être définie que par une double négation : car d'une part si la réalité en tant que donnée est une négation à l'égard de l'activité de l'esprit, l'esprit en face de la réalité ne peut procéder que par une nouvelle négation qui, étant une négation de sa propre négation, l'oblige à reprendre confiance dans sa propre activité en tant qu'elle s'attribue à elle-même une efficacité parfaite, qui n'accepte ni limitation ni échec. C'est cette attitude de l'esprit qui engendre précisément la notion d'idéal.