Cependant il y a peut-être un paradoxe à soutenir que le bien est inséparable de l'être parce que l'être est un acte qui se crée lui-même éternellement, que c'est là sans doute le seul moyen de maintenir à l'être son intériorité à lui-même, et que cette intériorité est fidèlement exprimée par le mot de volonté. Car faut-il accepter cette idée d'une volonté qui est bonne par elle-même, alors que nous pouvons penser au contraire que la volonté est spécifiquement mauvaise non pas seulement parce qu'elle est nécessairement déficiente et privée de ce qu'elle cherche et qui lui manque, mais encore parce que, comme le montre Schopenhauer, le mal réside dans son exercice même et cesse seulement lorsqu'elle cesse ? Toutefois la volonté dont il s'agit ici ne peut pas être confondue avec l'être-acte tel que nous l'avons décrit : car l'être dont nous parlons est plénitude et non pas déficience, il est impossible qu'il lui manque rien ; et s'il est acte, c'est en ce sens qu'il est le principe de toute efficacité, de telle sorte que tout être à qui il manque quelque chose a recours à lui pour se le donner. C'est donc un acte qui se referme sur sa propre suffisance ou, ce qui revient au même, qui s'ouvre à la possibilité d'une participation infinie. De plus, la volonté dont parle Schopenhauer est une volonté aveugle qui est une puissance dépourvue d'intériorité, et il faudrait dire qu'elle est étrangère au bien et au mal jusqu'au moment où elle se divise en volontés particulières : alors le mal naît de leur limitation et de leur conflit. Cependant on demandera comment le mal peut être lui-même ressenti comme mal. D'où provient aussi le jugement qui le condamne ? N'est-il pas le signe de la présence en nous d'une activité spirituelle avec laquelle s'identifie notre propre moi au moment où il rejette cette nature qui lui est imposée et dont il cherche à se désolidariser, bien qu'elle soit peut-être la condition et le moyen de son propre progrès. Mais où sont l'être et le vouloir véritables ? Dans cette impulsion qui nous contraint ou dans la pensée qui se met au-dessus d'elle pour la maudire ? Car, on ne peut pas dire que cette pensée se trouve elle-même réduite à l'impuissance vis-à-vis de ce mal métaphysique qui est le fond même de l'être. Elle y porte remède par la pitié ou par la contemplation esthétique. Dira-t-on que se sont là des remèdes illusoires ? Mais cette expression a-t-elle encore un sens ? Et ces remèdes, c'est dans l'être même que nous en trouvons l'origine. De telle sorte que la différence entre le bien et le mal paraît résider dans l'usage même que nous faisons de l'activité à laquelle nous participons, selon que, nous contentant de subir tout ce qui en elle nous dépasse, nous sommes contraint et comme écrasé par la nature, ou qu'au contraire, pénétrant dans son intériorité et acceptant de la faire nôtre, nous découvrons et accomplissons en elle à la fois notre être et notre bien. Peut-être faut-il dire que l'erreur de Schopenhauer, c'est après avoir mis en balance l'inconscience et la conscience, l'instinct et la pensée, d'avoir limité l'être aux premiers termes de ces deux couples de telle sorte que les deux autres ne sont que des illusions trompeuses, mais qui peuvent servir encore plutôt à nous consoler qu'à nous guérir. Or, outre que l'origine de ces illusions comme telles reste toujours obscure, puisque c'est dans l'être même qu'elles s'enracinent, c'est en elles que l'être au contraire se révèle à nous à sa source même et dans son action auto-créatrice, de telle sorte que l'être qu'on lui oppose ne peut être défini que par rapport à lui et que, d'une manière générale, il le limite et l'obscurcit.