Cette dernière remarque permet de dégager le sens de la méthode que nous avons suivie dans le rapprochement que nous avons établi entre l'être et le bien. Tout d'abord il était inévitable, après avoir réduit l'être à l'intériorité, puis cette intériorité à celle d'un acte qui trouve en lui-même la raison d'être de son propre accomplissement, de confondre l'être avec le bien qui est cette raison agissante, faute de quoi il faudrait que tout demeurât dans le repos, c'est-à-dire dans le néant ; au contraire un tel acte qui se consomme dans son pur exercice ne peut être lui-même qu'éternel. De plus, on était contraint à choisir entre deux partis opposés quand on voulait atteindre la racine même de l'être. Ou bien en effet l'être semble pouvoir être saisi d'une manière privilégiée dans ses formes inférieures, là où il a le moins d'affinité avec la conscience, là où il est pour elle le plus impénétrable et où il lui oppose la résistance la plus vive. Ou bien au contraire on pense que c'est au sommet même de la conscience, au point le plus haut où elle est capable de parvenir dans ses moments les plus lucides, quand le monde semble devenir pour elle transparent, que toute résistance cesse, que son activité est si étroitement unie à l'activité dont elle participe qu'elle ne s'en distingue pas, que se produit notre rencontre véritable avec l'être. En adoptant la première thèse on incline à penser que l'esprit, qui est la pointe extrême de la réalité, est lui-même sans réalité (ce qui est conforme au sens même que nous avons donné au mot réalité, mais que nous refusons de confondre avec le sens du mot être) ; en adoptant la seconde, c'est l'esprit qui est l'être, mais son activité ne s'exerce jamais en nous d'une manière plénière, de telle sorte qu'il est toujours inséparable des conditions qui le limitent et des apparences qui le trahissent. Mais il est évident que le point même où son acte est le plus pur est aussi le point où la présence de l'être est pour nous la plus parfaite. C'est aussi le point où notre conscience est montée le plus haut, où l'être qui est devenu le sien est aussi le bien suprême qu'elle cherche à obtenir. Tout au plus peut-on faire observer que l'identité entre le bien et l'être est alors si étroite que l'être ne reçoit plus la qualification de bien ; le bien appartient encore à la recherche, et celle-ci, en tant qu'elle poursuit une fin dont elle demeure éloignée, a toujours un caractère moral. Mais la possession abolit ce caractère : la morale est l'unique chemin de la métaphysique et de la mystique qui sont l'une et l'autre au delà de la morale.