La distinction et la relation entre les trois notions deviennent plus saisissantes quand on les confronte avec le temps et avec l'éternité. En ce qui concerne l'être lui-même, dire qu'il est éternel, c'est dire aussi qu'il n'y a en lui aucun intervalle entre sa possibilité et son actualité. D'une part quand on le considère tel qu'il est en soi, il est acte et par conséquent toujours actuel. Son éternité est celle d'un présent à qui il ne manque rien et qui ne peut jamais défaillir. Et quand on dit qu'il est intemporel, c'est par excès et non pas par défaut, c'est non point en ce sens qu'il abolit le temps, mais en cet autre sens plus profond qu'il ne cesse de le soutenir et de le produire aussi bien dans son avenir et dans son passé que dans l'instant même qui les convertit l'un dans l'autre indéfiniment. D'autre part si on le considère non pas tel qu'il est en soi, mais tel qu'il est à l'égard de tous les modes qui en participent, alors il est lui-même comme une possibilité infinie à laquelle ceux-ci empruntent précisément tout ce qui les fait être. Mais cette possibilité est elle-même intemporelle. — Au contraire, le propre de l'existence, c'est d'impliquer le temps et d'en être pour ainsi dire contemporaine, non pas seulement parce que le temps est l'intervalle qui la sépare de l'être, mais parce que le temps est l'unique moyen dont elle dispose pour se créer elle-même, c'est-à-dire pour s'assigner sa propre possibilité afin de l'actualiser. Car la possibilité a besoin de l'avenir pour être située avant de pénétrer dans le présent où elle se réalise, puis dans le passé où elle est réalisée. Le temps n'est rien de plus que la condition d'actualisation de la possibilité, c'est-à-dire de l'exercice de la liberté : il est la loi de l'existence. Cependant il faut remarquer que l'existence n'est située en aucun des moments du temps, car elle n'est ni dans l'avenir, ni dans le présent de l'instant, ni dans le passé, mais elle remplit le temps sans permettre qu'aucun de ces moments soit isolé de l'autre. Il faut dire enfin qu'elle est toujours elle-même spirituelle, c'est-à-dire qu'elle transforme toujours le virtuel en accompli, le premier étant une intention du vouloir et le second une possession de la mémoire. Pour cela elle traverse sans doute l'instant, où elle se réalise, mais elle n'y fait jamais séjour. — Or c'est dans l'instant non seulement que s'effectue toute réalisation, mais que réside toute réalité. On ne peut pas dire que cette réalité est entraînée dans le temps ou qu'elle s'identifie avec le devenir. Car ce devenir est toujours la liaison d'une réalité donnée avec un avenir ou un passé qui ne le sont pas, qui appartiennent sans doute à la réalité en tant que la pensée se les représente, mais non pas en tant qu'ils s'opposent à une présence donnée que l'un n'a pas encore pénétrée et que l'autre a déjà quittée. Par conséquent il faut dire de la réalité qu'elle est toujours purement instantanée, qu'elle ne cesse de naître et de mourir, jalonnant les différentes étapes par lesquelles l'existence se constitue, et leur fournissant même leur contenu, mais incapable de les lier entre elles, puisque cette liaison est toujours l'effet d'un acte que notre conscience doit accomplir et qui est la marque même de l'existence. Il n'y a donc que l'existence qui soit engagée dans le temps : mais l'être est au-dessus, bien qu'il le contienne, ce que l'on exprime en disant qu'il est éternel et la réalité est au-dessous, bien qu'elle y entre comme un instant qui n'aurait lui-même ni passé ni avenir, ce que l'on peut exprimer en disant qu'elle est évanouissante.