La relation entre le secret et la manifestation permet de donner une description plus précise des rapports entre l'intériorité et l'extériorité. En effet nous avons montré de l'être qu'il est antérieur à la distinction de l'essence et de l'existence et que la pluralité des essences n'est point actualisée dans l'être avant qu'il soit offert lui-même en participation et que l'existence ait entrepris de les assumer. Par conséquent l'être est la source et non point la somme de toutes les essences, l'efficacité souveraine d'où elles jaillissent avant de se diviser. Il est secret et non manifesté. — La manifestation est l'œuvre de l'existence, non pas que l'on puisse confondre l'existence avec la manifestation elle-même, comme on le fait souvent quand on s'en tient au couple classique de l'essence et de l'existence : car alors l'existence n'est point distinguée de la réalité. Mais il faut dire que le propre de l'existence, c'est précisément d'obliger l'être à se manifester comme un effet de l'acte même par lequel elle se constitue. D'autre part, cet acte est l'acte propre d'une liberté qui, en se déterminant, se donne à elle-même une essence ; elle isole cette essence à l'intérieur de l'être pur afin de la rendre sienne. Et elle ne peut y parvenir que si, l'arrachant à la simple possibilité, elle l'actualise par un acte qui dépend d'elle seule, mais qui ne peut l'engager que s'il la contraint à prendre place comme existence dans un univers réel où elle devient solidaire de toutes les autres existences. — Quant à la réalité, on ne peut pas la distinguer de la manifestation elle-même. Et sans doute, si on la prend en soi, elle n'est rien de plus qu'une apparence ou un phénomène. Mais on ne peut lui donner un sens qu'à condition d'en faire indivisiblement une apparence et une manifestation. Et elle mérite les deux noms à la fois car, d'une part, elle est manifestation, non pas, comme on le croit, de l'essence, mais plutôt de l'acte par lequel l'existence cherche à acquérir une essence, et d'autre part, elle ne peut être la manifestation d'un tel acte qu'à condition que cet acte même rencontre une limite qui fasse surgir devant lui une donnée et la phénoménalise. De telle sorte qu'elle manifeste non pas tant cet acte même que tout ce qui dans l'être le dépasse et qu'il oblige précisément à se changer en une apparence. Ainsi la même réalité doit tour à tour être regardée comme une apparence et comme une manifestation, mais elle est manifestation à l'égard de l'acte qui l'évoque et apparence à l'égard de tout ce qui le surpasse. Et il y a entre les deux termes une sorte de réciprocité s'il est vrai que toute manifestation d'un acte que je cherche moi-même à produire n'est qu'une apparence pour qui la regarde du dehors et que toute chose extérieure à moi et qui n'est pour moi qu'une apparence peut être regardée aussi comme la manifestation d'une activité qui n'est plus la mienne. Ainsi il n'y a pas un seul aspect de la réalité qui, par la jointure de l'activité et de la passivité et par son double caractère de manifestation et d'apparence à l'égard de la participation et de son au delà, ne révèle en chaque point la présence totale de l'être. En résumé, on voit que l'être c'est cette intimité cachée et non manifestée où l'existence cherche sa propre essence qu'elle ne peut s'approprier qu'en se manifestant, et c'est sa manifestation que nous appelons la réalité.