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On voit bien maintenant pourquoi l'être, l'existence et la réalité ne sont pas seulement des modalités différentes de l'affirmation, mais désignent encore des objets concrets très différents auxquels l'affirmation peut être appliquée. Le mot être, pris non plus dans sa relativité qui fait que tout objet de l'affirmation est un mode de l'être, mais dans cette parfaite pureté qui exclut toute relativité et implique l'intériorité absolue, ne convient qu'à Dieu, c'est-à-dire à l'esprit. Aussi s'agit-il beaucoup moins de dire de Dieu qu'il est que de dire qu'il est l'Être : et la définition même de Dieu, c'est celui qui est ou mieux encore celui qui peut dire de lui-même « je suis » puisqu'il est le principe même de son être ou causa sui, et que son essence s'épuise dans une telle affirmation. Mais il est aussi l'être de toutes choses et on ne peut dire d'aucune qu'elle est autrement que par son rapport avec lui ; dire d'elle, comme on le fait quelquefois, que son être propre n'est que néant, c'est marquer seulement qu'elle ne se distingue de l'être absolu que par le degré de sa participation ou par l'intervalle qui l'en sépare. Au contraire, c'est parler sans doute inexactement et soulever beaucoup de faux problèmes que de dire de Dieu qu'il existe, comme s'il surgissait lui-même du néant ou qu'une distinction pût intervenir en lui entre son essence et son existence. — Mais telle est la raison pour laquelle il faut dire du moi qu'il existe. Et il n'y a pas sans doute d'autre existence que celle du moi ou de la conscience. Cette existence le détache en effet de l'être pur, mais comme une possibilité qu'il lui appartient de mettre en œuvre. C'est cette mise en œuvre de la possibilité qui est l'existence elle-même. On le voit bien dans le Cogito dont Descartes montre qu'il suffit à nous inscrire dans l'être, mais qui du même coup nous donne à nous-même l'existence. Cependant aussi longtemps que le moi est défini seulement par la pensée, il n'est qu'une possibilité de penser ; pour que cette pensée s'actualise, il faut qu'elle se détermine, il faut qu'elle retrouve sa liaison avec le corps dont elle s'était séparée, qu'elle rencontre devant elle un objet qui est l'univers et dont elle fera la science, qu'elle introduise en lui son action par laquelle elle contribue, en le marquant de son empreinte, à former tout ce que nous sommes. — C'est de cet univers que nous disons qu'il est réel ainsi que de notre propre corps et de toutes les autres choses qui le remplissent. En comparaison, nous éprouvons toujours quelque difficulté à considérer comme réel le possible ou le souvenir ou la liberté ou Dieu même : c'est que ce nom ne convient qu'à ce qui est donné, qui s'impose à nous malgré nous et à l'égard de quoi nous sommes nous-mêmes passif. Aussi ne faut-il pas s'étonner que nous considérions comme irréelles toutes les opérations de pensée qui ne correspondent encore à aucune donnée ; mais elles ne suscitent cette donnée qui les réalise que par la limitation même qui les borne. Cependant on comprend facilement que l'être de Dieu, l'existence du moi, ou la réalité du monde puissent comporter également une adéquation apparente avec le tout, quand on considère chacune de ces notions sous une forme exclusive sans chercher sa parenté avec les deux autres, comme on le voit dans le panthéisme, dans l'idéalisme et dans le matérialisme.