Le prestige de la chose et de l'objet, dont la présence ne peut pas être récusée, est tel qu'il finit par annihiler la conscience que nous avons de notre propre existence en tant que nous nous la donnons à nous-même et sans laquelle il n'y aurait pour nous ni objet ni chose ; il annihile à plus forte raison cette idée de l'être tout intérieur à lui-même et dont l'objet ou la chose ne peut être que l'extériorité manifestée. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le mot réalité soit toujours employé dans un sens laudatif, que l'irréel soit souvent employé au sens d'inexistant ou même de néant dont le possible et l'idéal ne sont, si l'on peut dire, que des espèces. De là le préjugé qui règne en faveur du réalisme dont on peut dire qu'il est conforme à nos tendances les plus primitives et qu'il semble pouvoir invoquer en sa faveur le témoignage immédiat de la conscience commune. En particulier, il est évident que la science ignore également l'être et l'existence et qu'elle cherche seulement à prendre possession de la réalité, à l'analyser avec de plus en plus d'exactitude, à déterminer les relations qui règnent entre ses éléments et qui nous permettent d'agir sur leur assemblage. Mais la philosophie est toujours une réaction contre le réalisme : non pas qu'elle prétende nier la réalité telle qu'elle est donnée, mais elle ne veut y réduire ni l'existence que nous pouvons nous donner à nous-même, ni l'être, qui, dès que la participation a commencé, devient le fondement commun de l'existence et de la réalité. Le propre de la philosophie, ce n'est même pas, comme on le dit quelquefois, de substituer l'idéalisme au réalisme, c'est-à-dire de faire de la réalité une idée, c'est, au lieu de considérer comme un absolu la réalité telle qu'elle nous est donnée, de chercher à expliquer pourquoi la réalité peut en effet être donnée.