Ainsi, nous ne pouvons nommer réalité que ce qui affecte pour nous le caractère d'une chose, c'est-à-dire qui est toujours pour le moi une donnée, qui n'a de signification que pour lui, mais qui lui résiste et qu'il ne parvient jamais à assimiler. Il n'y a de réalité que dans la res. Et nous ne pouvons rien réaliser autrement qu'en le transformant en chose, ce qui n'est possible qu'avec la collaboration de tout l'univers. Or c'est parce que le moi, qui est toujours en quête de l'être, sent bien qu'il ne peut l'atteindre qu'en se dépassant, qu'il se retire pour ainsi dire l'être à lui-même et qu'il le cherche du côté de la réalité, c'est-à-dire de cela même qui lui est opposé et qu'il est incapable de traverser. Mais il oublie alors que l'être réside dans l'intériorité pure, de telle sorte qu'il n'a accès en lui que par l'acte qu'il accomplit ; au lieu que la réalité, c'est l'être encore sans doute, mais en tant précisément qu'il s'offre à lui du dehors et non point du dedans, c'est-à-dire par cet aspect de lui-même qu'il manifeste aux yeux d'un sujet, au point même où il limite son activité. De là cette double impression qui est inséparable pour nous de la réalité, à savoir d'abord, qu'elle est toute relative à l'appréhension d'un sujet et pourtant, qu'elle surpasse infiniment cette appréhension. Ce qui explique assez bien pourquoi, étant toujours pour nous chose ou objet et s'imposant ainsi à nous malgré nous, elle tend à absorber les deux catégories d'être et d'existence : celle d'être, qui reste pour nous vide et abstraite tant qu'elle ne vient pas se remplir de toutes les déterminations concrètes empruntées à la réalité, — celle d'existence, qui n'est pour nous qu'une possibilité tant qu'elle ne vient pas coïncider dans quelque donnée où cette possibilité s'actualise. Et il est très remarquable, d'une part, que pour protester contre le danger de considérer l'être comme une unité purement formelle, on définisse l'être lui-même comme l'ens realissimum (de telle sorte que la realitas finit par devenir l'essentia, loin d'être confondue avec la donnée qui sera confondue au contraire avec l'existence) et que, d'autre part, nous disions indifféremment de notre existence elle-même, pour marquer qu'elle ne demeure pas purement virtuelle, qu'elle se réalise ou qu'elle s'actualise.