Aller au contenu

Exister, c'est sentir et penser, dit Aristote dans l'Éthique à Nicomaque. Telle est la manière dont je prends conscience d'une existence qui est celle du moi et dont on peut dire à la fois qu'elle se détache du tout de l'être par un acte qui l'identifie avec la conscience que j'en ai et qu'elle s'oppose à la réalité ou à la phénoménalité qui n'a de sens que pour elle et par rapport à elle. Et j'emploie le mot existence pour marquer précisément qu'elle prend naissance dans l'être absolu sans jamais sortir de sa sphère ; mais du même coup, dire qu'elle est une existence, c'est dire qu'elle est intérieure à elle-même et qu'elle s'oppose à tout ce qui lui est extérieur, qu'elle ne cesse de rejeter hors de soi comme ce qui la limite et qui la détermine. Il est donc impossible qu'elle parvienne à s'en passer, car elle n'est rien de plus qu'une participation à l'être qui, bien qu'embrassant en puissance le tout de l'être, est cependant engagée dans une situation qui requiert pour se définir à la fois l'espace et le temps. Elle est obligée par conséquent d'établir toujours une sorte de proportion entre l'action dont elle dispose et l'occasion qui lui est offerte : c'est de cette proportion sans cesse rompue et sans cesse rétablie que résulte le cours même de notre existence et la signification que nous pouvons donner à notre destinée. Et celle-ci qui se fixe dans le temps et par le moyen de l'espace, transcende pourtant le temps et l'espace à la fois par son origine et par son dénouement.